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Publié par Parolesdejuges

 

Evidemment, rien ne justifiera jamais de monstrueux assassinats comme ceux que la France a connus il y a quelques semaines, et qui ont visé initialement les journalistes-dessinateurs du magazine satirique Charlie Hebdo. Sur ce point, il n'y a pas un millimètre d'espace pour le débat.

Des journalistes ayant été agressés et tués pour avoir publié des "carricatures de Mahomet", selon l'expression reprise pour définir leurs dessins les plus polémiques, de nombreuses voix se sont aussitôt élevées pour proclamer que le principe de la liberté d'expression est absolu, et pour affirmer que les journalistes ont parfaitement le droit de critiquer, de se moquer, de brocarder, y compris par le biais de dessins satiriques pouvant profondément heurter certaines sensibilités.

La liberté d'expression a été présentée comme un droit absolu, fondamental dans une société démocratique. Il a aussi été dit haut et fort, et cela est au centre de nos réflexions, que ce droit a vocation à être utilisé quelles qu'en soient les conséquences.

Dans les semaines qui ont suivi, en contrepoint aux défilés de soutien sous la banderole "Je suis Charlie", plusieurs manifestations ont eu lieu dans divers pays à forte population musulmane du monde, parfois accompagnées de violences dirigées contre des représentations ou symboles français.

Quand bien même des considérations internes aux pays concernés ont pu influencer les comportements des uns et des autres, il n'empêche que ce qui a été mis en avant par de nombreux musulmans, même les plus modérés, y compris en France, c'est le sentiment d'avoir été offensés individuellement et collectivement par des dessins venant brutalement heurter croyances et sensibilités.

A la suite de quoi il a été affirmé chez nous, une nouvelle fois, que rien ne devait faire obstacle à une totale liberté d'expression. Autrement dit, qu'il ne devait être tenu aucun compte du ressentiment de ceux qui avaient pu se sentir visés par des dessins exagérément agressifs.

Bien des arguments ont déjà été mis dans le débat. Il ne s'agira donc ici que d'une très modeste contribution complémentaire.

Contrairement à ce qui a été dit trop souvent, la "liberté d'expression", au sens d'une liberté absolue, sans limites, n'existe pas. En effet, d'un point de vue juridique, il n'existe dans la plupart des pays démocratiques, dont la France, qu'une vaste liberté d'expression. Mais aucune liberté absolue et sans limites.

Citons, entre autres restrictions légales à la liberté d'expression, l'interdiction de faire l'apologie du terrorisme (texte ici), l'interdiction de la contestation des crimes contre l'humanité (texte ici), de la diffamation et de l'injure (texte ici, ici), de l'outrage (texte ici), de la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée (texte ici), des atteintes à la vie privée (textes ici et ici), de même que le contenu limité des publications destinées aux enfants (textes ici).

Dans tous ces cas, la liberté d'expression est sévèrement encadrée et même parfois totalement supprimée. Cela impose de conclure que même dans les pays les plus démocratiques il existe des limites nombreuses et importantes au principe, quand bien même il est fondamental, de la liberté d'expression.

Et rares sont ceux qui s'en offusquent. Car chacun comprend que ces restrictions ont pour objet de protéger les citoyens ou des groupes de citoyens contre des atteintes graves et injustifiées, ou de faire obstacle à des clivages et oppositions pouvant passer des simples mots à la violence physique. Autrement dit, ces restrictions visent à protéger, autant que possible, la cohésion du corps social. Ce que l'on appelle le "vivre ensemble".

Au-delà, la cour européenne des droits de l'homme (son site), bien que très rigoureuse en ce qui concerne la protection du droit à l'expression, vient de juger (décision du 24 février 2015, cf. ici) qu'un avocat, même en audience donc là où a priori la parole est la plus libre, ne peut pas adresser à un expert cité des critiques excessives infondées mettant en cause sa probité, et qu'à ce titre il peut faire l'objet de poursuites disciplinaires.

Il n'y a, nulle part, de liberté d'expression sans limites.

 

Au demeurant, bien que disposant d'une vaste liberté d'expression, chacun d'entre nous se censure du matin jusqu'au soir, et cela quelque soit l'endroit dans lequel il se trouve et les caractéristiques de ses interlocuteurs.

Que ce soit avec les membres de nos familles, nos amis, nos collègues, nos voisins, et plus largement toutes les personnes que nous croisons, sans même que cela soit conscient nous nous censurons à chaque instant, nous faisons attention à ce que nous disons, nous évitons certains mots pouvant agresser et blesser inutilement.

Cela nous le faisons pour une unique raison : pouvoir maintenir la relation même avec ceux avec qui nous ne sommes pas d'accord, voire même nous sommes en conflit. Parce que nous savons, intuitivement, que si nous agressons exagérément notre interlocuteur il sera impossible de poursuivre le dialogue et par voie de conséquence de résoudre le conflit. Avec, toujours possible, une rupture totale de la relation.

Si à chaque instant nous disions tous ce que nous pensons, sous couvert d'une totale liberté d'expression, avec tous les mots qui nous viennent à l'esprit même les plus crus, les plus blessants, les plus péjoratifs, les plus agressifs, cela deviendrait vite insupportable. Aucun d'entre nous n'accepterait de poursuivre le dialogue avec quiconque. C'est pourquoi, pour pouvoir continuer à être ensemble, à nous côtoyer, à avancer collectivement malgré tous les conflits traversés, nous évitons les mots trop insupportables pour les autres, et donc nous modérons spontanément notre expression.

En privilégiant le "vivre ensemble".

Choisir le vivre ensemble, c'est chercher en permanence comment aborder et gérer les désaccords, les tensions, les oppositions, les déchirements, les conflits, tout en assurant le maintien de la relation avec l'autre. C'est privilégier la relation future sur l'opposition présente.

A l'inverse, violenter l'autre, avec des mots ou des dessins extrêmement agressifs, et sans se préoccuper des possibles conséquences dommageables, est une démarche purement égocentrique.

JE veux faire des dessins comme cela ME plaît, JE ne cherche pas à savoir quelles en sont les conséquences car JE souhaite continuer à pouvoir faire comme JE veux. JE refuse de prendre en compte les réactions même compréhensibles de ceux que j'ai pû heurter. JE veux être libre, alors JE ne tiens compte que de MON envie. Seul MON travail m'intéresse. Les autres ME sont indifférents.

Et cela même si ce que je fais génère des troubles et de l'insécurité.

 

C'est quand les conséquences inutilement dommageables apparaissent et que la critique s'annonce que la proclamation d'un principe absolu de liberté d'expression trouve toute son utilité. En effet il permet d'éluder tout débat sur les conséquences de ses actes, de tenir éloignées toute discussion et remise en question sur sa propre responsabilité. Le principe de la liberté d'expression est alors une sorte de joker qui se transforme en paravant contre la critique : "C'est ma liberté d'expression, alors quoi que je dise ou dessine vous ne pouvez me faire aucune remarque défavorable".

Il faut autrement plus de courage pour s'interroger sur son comportement vis à vis des autres, et sur sa responsabilité dans les évènements générés par ses propos ou ses dessins.

 

En plus, agresser exagérément autrui n'est pas indispensable pour propager ses idées. Nombreux sont ceux qui, depuis longtemps, dénoncent avec virulence et avec raison tous les extrémismes religieux. Mais sans avoir recours au dessin très provocateur ou aux propos humiliants. Il n'est donc pas possible de soutenir que la carricature agressive est le seul moyen de lutter contre un tel phénomène.

Etant relevé que des propos ou des dessins agressifs n'ont jamais mis fin à quoi que ce soit. Bien au contraire.

 

Bien sûr la liberté d'expression est fondamentale. Les journalistes, notamment, sont un essentiel contre pouvoir, et ils sont les indispensables observateurs et commentateurs critiques de tous les travers de nos sociétés. Et c'est leur mission de dénoncer ce qui doit l'être. Parfois avec une grande vigueur. Bien des dérives ont été contenues grâce au travail des medias.

Mais cela ne justifie pas tout.

Car au-delà, et plus important encore que le débat polémique, il y a le vivre ensemble. A condition que l'on se préoccupe suffisamment de l'autre. Et se préoccuper de l'autre, c'est, notamment, faire attention à la façon dont il pourrait recevoir nos paroles et nos actes inappropriés. Ce qui est une façon, indirecte, de tendre la main.

 

Le choix, en résumé, est entre "moi je" et "moi et les autres".

Entre l'égocentrisme et le vivre ensemble.

Mais puisque nous sommes condamnés à continuer tous ensemble, a-t-on vraiment le choix ?

 

 

 

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Augustissime 08/05/2015 00:57

Il est toujours paradoxal que dans le pays dit "des droits de l'homme" cela ne pose de problème à personne, ou presque, de restreindre des libertés fondamentales.

La diffamation, l'appel à la violence, ... causent ou peuvent causer des préjudices à autrui et l'interdiction en est légitime. (déclaration des droits de l'homme : La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui)

Mais au nom de quoi, véritablement, interdit-on telle ou telle opinion en décidant qu'elle constitue un délit ? C'est tout simplement s'asseoir sur une liberté fondamentale. Nier un génocide est stupide, mais en quoi cela cause-t-il un préjudice réel à autrui ?

Les Etats-Unis sont sur ce plan infiniment plus respectueux de la liberté d'expression que la France.

Dès lors votre argumentation se fondant sur des lois qui réduisent des libertés fondamentales pour expliquer que la caricature doit être "respectueuse" des objets qu'elle caricature me semble pour le moins faible.

Data 20/03/2015 19:48

Je ne suis pas fan de cette séparation bipolaire entre "égocentrisme" et "vivre ensemble" bien que votre argumentation et point de vue soient intéressants.

On oublie souvent que dans la liberté d'expression, le plus dur n'est pas de pouvoir dire tout ce que l'on veut mais de pouvoir entendre des choses qui déplaisent.

Cette capacité à entendre implique implique de gros efforts sur soi pour apprendre à relativiser et se détacher des choses, c'est peut être me semble-t-il un gros travail négligé par l'éducation nationale.

Si ce travail était fait, le législateur n'aurait pas eu besoin d'un loi pour interdire par exemple les contestations de crimes contre l’humanité, car conscient que les citoyens français sont assez formés à l'esprit critique pour y être influencé.
Mais ce n'est pas le cas, et nous nous retrouvons avec une loi qui fixe l'histoire, ce n'est pas saint.
Résultat, toutes les formes de remises en cause et surtout tout les arguments qui les accompagnent sont censurés, mais uniquement dans la partie visible de la vie publique.
Ces théories existent encore et perdurent mais dans l'hombre.

Du coup, il n'existe pas de contre-argumentation face à ses idées, et on se retrouve dans une situation de primate qui répond mécaniquement "c'est interdit par la loi".

Je pense que l'être humain vaut mieux que cela non ?

Pour Charli Hebdo, tout comme il est dit dans les 2 autres commentaires plus bas, ce sont des criminels qui ont voulu se faire justice eux-mêmes dans la barbarie.

En effet, ils auraient très bien pu utiliser la loi, pas celle qui interdit la liberté d'expression mais celle qui limite la liberté d'expression pour la protection des plus sensibles.

Comment un magasine qui produit certains dessins, comme un être humain avec un légume dans le fondement n'est-il pas réservé à un public averti, mais à la vue de tous en kiosque ?



Le plus pathétique dans cette histoire, et la réaction du gouvernement, qui pour réagir face à une atteinte à la liberté d'expression crée une loi qui elle aussi limite la liberté d'expression.

Résultat, il est désormais impossible de parler de terrorisme sans dire "bhou c'est mal", sinon, avec l'interprétation très souple du terme "apologie" on risque des ennuis.

Et pourtant nous vivons dans un monde ou au niveau géopolitique les guerres conventionnelles sont très rares. Finis les tranchés de grand père, maintenant la guerre moderne est justement terroriste.

walter dupuy 11/03/2015 17:58

Je ne suis pas d’accord et je le clame ici, comme un seul homme, sans crainte de représailles : il y a des limites certes, mais pas intangibles, et c’est même un devoir que de les repousser. Je m’explique.
En préalable, tout cela est relatif, en effet. A la seule échelle de nos propres vies ce qui est dit, écrit, filmé, vendu, proposé a considérablement évolué, et les seuils d’offuscation ne sont plus si rapidement atteints. Voyons aussi qu’à chaque époque de violence, à chaque accident de la gouvernance, ou dans les périodes d’absolutisme, les limites se resserrent. Molière a dû ruser, avec la femme du Roi Soleil.
Deuxième précision préalable, les assassins de Charlie Hebdo, simples particuliers mécontents de ce qu’ils ont trouvé en kiosque, n’ont juridiquement pas attenté à la liberté d’expression, ils ont simplement commis des meurtres. S’ils ont quelque chose à voir avec la liberté d’expression c’est leur programme politique, qu’on peut résumer : « vous ne moufterez pas. »
La liberté d’expression règle les rapports entre l’individu, qui veut s’exprimer, et les pouvoirs publics, qui voudraient bien l’en empêcher et ont mille bonnes raisons pour cela, parmi lesquelles le souci de ne fâcher personne. Il ne s’agit pas d’un droit absolu, mais en revanche il est absolument typique de l’Etat de droit. Seul l’Etat moderne choisit, volontairement, de limiter sa propre capacité à interdire, censurer, punir.
C’est ce qui le distingue des dictatures, des féodalités, des idéologies totalitaires, et même des mouvements révolutionnaires les mieux intentionnés, de la plupart des religions, qui pratiquent ou ont pratiqué l’Index, l’Inquisition, la justice spéciale, la conversion forcée, etc.. Sans oublier les pouvoirs économiques, qui ne rigolent pas avec les détracteurs. Sans compter que c’est pareil dans les villages et les familles. Et enfin chacun d’entre nous, qui n’aime pas être remis en question par autrui. Tout pouvoir qui se respecte déteste la liberté d’expression, sauf l’Etat de droit.
Mais pourquoi alors celui-ci voudrait-il à ce point préserver le confort des égocentriques potaches inconséquents, au détriment de la responsable tranquillité des tenants du vivre ensemble : par lâcheté, laxisme ? Bien sûr que non.
C’est que, au contraire, les libertés sont indispensables à l’existence même d’une société. Sans liberté d’expression (en fait sans liberté en général) nous ne vivons pas ensemble. Nous vivons seuls, en face-à-face avec le pouvoir, juxtaposés, assujettis, peureux.
Je prêche donc que la liberté est la condition du vivre ensemble, de l’évolution des sociétés, des arts, des découvertes, des sciences, de la santé mentale et d’un genre humain bigarré et mouvant, plein de contradictions.
Certes il y a des limites, et il est bon qu’elles soient fixées par la loi, mesurées par les juges. Il est bon aussi que certains s’y cognent, et que d’autres aillent les tâter. En tous cas nous savons qu’elles bougent. Alors il ne s’agit pas de se tenir, soi, par prudence, loin des limites, mais au contraire de les tenir, elles, à distance. Menaçons donc, sans scrupules, les limites à la liberté d’expression : disons leur « plus un pas en avant maintenant, reculez ! et faites gaffe car sinon, il y aura d’autres dessinateurs, encore plus bêtes et inconséquents ».
Pour faire une fin potache je dirais que c’est ainsi que nous aurons les tas de droits.

orion 25/02/2015 21:52

Arguments imparables illustrant l'éternel débat entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Les responsables seraient près à tous les compromis et les convaincus à tous les excès ?
En l’occurrence on sait que les Ottomans et les Perses ont longtemps donné un visage au prophète et que le débat sur les icônes a fait rage dans la chrétienté. Nous sommes donc dans le relatif. Le pape lui même l'a compris.
Chacun est responsable de ce qu'il dit ou écrit. Les offusqués, blasphémés, offensés, vexés, injuriés, humiliés, ont tout loisir de demander à la Justice réparation mais certainement pas dans notre République de faire justice eux mêmes.