Paroles de juges
Par Michel Huyette
L'évolution des sociétés humaines est parsemée de mouvements de balancier. Un excès dans un sens
est souvent suivi d'un excès dans l'autre sens, sans qu'un équilibre raisonnable ne soit toujours possible. Il en va ainsi des comportements des adultes vis à vis des enfants.
Au cours des dernières décennies, l'accent a été mis sur les agressions sexuelles dont sont victimes les
enfants. Les professionnels qui s'occupent des plus jeunes ont reçu des formations, les enfants des écoles ont aussi bénéficié d'informations adaptées à leur âge, notamment par le biais de videos
les alertant sur certains comportement d'adultes. Et plus largement toute la société est devenue de plus en plus attentive. Et craintive.
Mais, après une longue période pendant laquelle le phénomène a été sous évalué, le mouvement de balancier
est devenu trop fort et les choses son allées plus loin. Dans tel pays on propose de consulter sur internet des listes de délinquants sexuels. Dans tel autre on prévoit d'informer les voisins dès
l'installation dans le quartier de ceux qui ont effectué leur peine. Il est même parfois avancé qu'il faut établir des fichiers des personnes suspectes, dès qu'une attitude semble ambigüe, sans
même attendre une quelconque déclaration judiciaire de culpabilité.
Par ailleurs, les comportements des plus jeunes enfants sont de plus en plus pénalisés. Là où jusqu'à
présent on ne voyait qu'un éveil forcément maladroit à la sexualité, on croit déceler aujourd'hui des traits de perversité imposant au plus vite une réaction judiciaire. Comme si l'horloge
biologique devait disparaître des corps.
Par ricochet, certains des adultes qui par profession entourent les enfants sont de plus en plus
inquiets. Récemment, un instituteur expliquait avoir décidé de ne plus jamais accompagner les enfants lors des sorties piscine organisées par son école primaire. Il était persuadé que si un
enfant tombait et pleurait, et s'il avait le moindre contact physique avec lui pour le consoler, il se trouverait forcément quelqu'un pour l'accuser d'être un pervers sexuel. Et il ne voulait pas
prendre le moindre risque.
Il n'a pas complètement tort. D'autant plus que l'attention et la générosité peuvent tuer.
Un quotidien national nous raconte (1) la récente affaire suivante.
Un homme voit une pette fille qui avait manifestement échappé à la surveillance de ses parents et s'était
trop éloignée de son école. La prenant par la main, il la raccompagne jusque l'école où il la remet au personnel de l'établissement.
Mais les parents font une déclaration au commissariat de la ville, pensant - à tort- cet homme animé de mauvaises intentions. Le doute empoisonné s'est alors installé. L'intéressé, à cause
de cette démarche auprès de la police, est devenu par le biais de la rumeur un pervers sexuel en puissance.
Quelque jours plus tard des personnes appellent le commissariat pour signaler sa présence dans le même
quartier, pas très loin de l'école. L'homme est poursuivi et se réfugie dans le hall de son immeuble. Il habite en effet lui aussi dans ce quartier. Manque de chance, quand il entre dans ce hall
pour se protéger une autre petite fille s'y trouve déjà. D'où de nouvelles inquiétudes de ceux qui le pourchassent. Qui appellent les forces de l'ordre.
La police arrive rapidement sur place et cet homme est aussitôt menotté et placé dans un véhicule de
police.
Quelques instant plus tard il décède d'un malaise cardiaque.
Quand une personne est en difficulté (agression, égarement..) et que ceux qui en sont témoins ne font
rien, aussitôt sont dénoncés l'égoïsme et l'individualisme dans notre société. Sont montrés du doigt tous ceux qui auraient pu aider et qui n'ont rien fait. Est ensuite regretté le manque de
solidarité entre les membres d'une même société.
Maintenant, on sait également que si un homme adulte qui a bien compris ce message d'attention aux autres
décide de ne pas être indifférent et d'aider une enfant perdue, il n'échappera pas à la vindicte publique malgré la générosité de son geste.
En résumé ne pas aider c'est mal, mais aider c'est pire. Au moins quand il s'agit d'enfants.
Alors quelle est la solution ?
Tous les hommes savent dorénavant que s'ils ont le malheur de porter leur regard sur une jeune enfant
semblant en situation anormale, pire s'ils osent lui demander si elle est perdue, où sont ses parents où à quel endroit elle habite ou bien va en classe, pire encore s'ils ont l'outrecuidance de prendre
cette petite fille par la main le temps de trouver un adulte à qui la confier, la probabilité est forte qu'aussitôt ils soient poursuivis par une meute de gens qui au mieux vont les traiter de
pervers sexuels au pire vont essayer de les lyncher sur place.
Faut-il alors, par précaution, de nouveau poser l'indifférence comme principe de vie, et se dire qu'en
aucune circonstance un homme adulte ne doit venir en aide à un(e) enfant quelle que soit la situation même préoccupante ?
Ou bien un homme qui repère un enfant en difficulté doit-il à chaque fois trouver une femme adulte
susceptible de prendre le relai et d'intervenir à sa place ? Et tant pis s'il n'y en a pas ?
Mais il est vrai que dans notre affaire cet homme avait, selon l'article, quelques particularités.
Il y est en effet décrit comme étant sous curatelle et comme ayant un "aspect un peu négligé".
Autrement dit un marginal. Enfin, quelqu'un pas comme nous.
Dès le départ, il était forcément un peu coupable.
Et il est probable que son décès ne peine pas grand monde.
Faut-il alors en faire toute une histoire ?
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1. Le Figaro du 29 novembre 2011
De toute façon il serait mort un jour, peut-être dans d'atroces souffrances et avec un coût énorme pour la sécurité sociale. C'est une très belle mort en héros ordinaire, il mérite une belle médaille, des beaux discours et des tas de belles fleurs qu'il n"aurait pas eues autrement. Vive les erreurs judiciaires, Dreyfus et Seznec ne seraient pas entrés dans l'histoire sans cela...
Merci pour ce bel article Monsieur Huyette.
Bonsoir Monsieur le Président,
L'indifférence est un premier pas en direction de la barbarie.
Votre article est intelligent et invite à la réflexion.
Belle nuit.
Bien à vous.
Me PR
L’inconnu fait peur et si vous ne rentrez pas dans le moule, vous n’êtes pas normal.
Oui la générosité est mortelle. Nous vivons dans un monde de psychotiques. Un regard un geste et vous êtes directement accusé de perversité.
Oui, je suis peinée pour cet homme, et j’espère sincèrement que les personnes qui l’ont accusé, jugé à tort, réfléchiront à deux fois (s’il y a une prochaine fois) avant de l’alarmer et de courir dans tous les sens. La prévention existe alors mettons la en pratique, sans s’affoler et sans voir le mal partout.
Il n’y a qu’à voir le regard que pose un valide, sur un non valide. La différence effraie.
Nous devons effectivement être vigilant, mais avant tout, faire fonctionner nos neurones (ce qui n’est pas permis à tout le monde)
Bonjour Gadot,
Comme vous, j'ai été peiné par le décès de cet homme. Mais votre remarque sur le regard porté sur le handicap, méritait d'être rappelé.
Belle journée à vous.
ME PR