Paroles de juges
Par Michel Huyette
Il y a quelques semaines, un visiteur du blog notait en commentaire, sous une des chroniques tchadiennes
de Patrice de Charette, combien il pouvait parfois sembler étrange de discuter de détails juridiques dans notre pays alors qu'il existe des injustices beaucoup plus criantes dans
d'autres.
Il s'agit bien là d'une interrogation permanente. Il est possible en effet de se demander si, parfois,
nous ne poussons pas trop loin les exigences, en termes de droits de l'homme, au risque de laisser l'essentiel de côté. Mais faut-il aller forcément dans des pays lointains pour faire un tel
constat ?
Deux informations publiées aujourd'hui peuvent laisser perplexe.
Un organisme caritatif vient de publier un rapport (document ici) pour souligner que, dans le pays dans lequel il travaille, la situation des plus pauvres devient de plus en plus alarmante. Et
d'ajouter : "On est proche du scandale de laisser autant de gens avec si peu".
Il n'empêche que tout n'est pas si noir. Car dans le même pays, un haut dirigeant d'une grande
entreprise, par le biais de stock-options achetées puis vendues en 24 heures, a réalisé pour lui seul un bénéfice financier de 18 millions d'euros. Sans que cela ne corresponde à aucune
prestation de travail. Juste par le moyen d'une opération boursière réalisée en quelques heures.
Cette somme correspond à environ 1.400 années du salaire minimal de ce pays.
C'est ce matin. C'est en France.
Je pense que c'est effectivement là le problème : il y a trop d'inégalités.
Les hommes ne naissent pas libres et égaux en droit et cela explique une grande partie de la délinquance.
Vaste débat. Sous le noble mot de justice, cet idéal, se cachent des réalités bien plus sombres. Encore faut-il préciser que la Justice recouvre plusieurs sens : la justice en terme de Lois (au sens large) et leur application, ou bien la justice sociale. S'attacher aux détails juridiques est alors possible sans, normalement, occulter le reste car il s'agit de choses différentes.
Je rattache davantage la justice sociale au rôle direct du l'Etat. C'est à lui qu'incombe d'organiser la répartition des richesses économiques au sein du pays. Or là effectivement les failles sont nombreuses, cela rejoint le débat classique sur la disparition de l'Etat-providence. Actuellement on constate une crise de financement (financement des retraites, déficit de l'assurance maladie...), mais aussi une crise d'efficacité de l'Etat (persistance des inégalités, ce que vous évoquez), crise de légitimité aussi (je laisse ce point à l'appréciation de chacun).
Je me permets de citer Monsieur James Wolfensohn (l'ancien président de la Banque mondiale) qui avait déclaré en 2003 que "un monde où l'aide publique de 56 milliards de dollars est au plus bas depuis 40 ans alors que les pays riches dépensent 300 milliards en subventions à leur agriculture et 600 milliards pour leur défense est un monde sans équilibre". C'est tellement parlant...
Les pays se donnent des priorités, sûrement pas les bonnes ou en tout cas pas dans les bonnes proportions. Le problème dans notre pays c'est qu'on est dans la culture "ménageons nos riches", sous prétexte qu'ils permettent de réinvestir et qu'il ne faut pas que leurs capitaux filent à l'étranger si on pèse trop leurs richesses (limitation de l'ISF, encadrement seulement partiel des stock-options...). Mais compter sur les riches pour enrichir les pauvres c'est croire au Père-Noël et surtout c'est une belle fuite en avant.
L’extrême pauvreté d’une partie de la population n’est pas à mettre en rapport avec l’extrême richesse d’un prédateur issu du même peuple.
La charge contre les riches n’a non plus aucun sens. On peut l’invoquer dans tous les régimes, mais il est mieux pensant de la diriger contre le régime libéral car elle y est visible alors que dans les régimes totalitaires ou apparentés la critique est une trahison.On n’a jamais vu un communiste s’effarer de l’existence des berioska (je les ai fréquentés), un gauchiste s’indigner de la taille replète de Kim Il quelque chose qui affame volontairement son peuple.
Précisément, la France plus férue d’égalité que de liberté, comme le disait H.Heine, a horreur de tout ce qui réussit, de tout ce qui s’enrichit. En revanche, tous les régimes qui surgissent et progressent savent à la fois ménager l’argent tout en aidant les couches pauvres de la société. C’est le cas du Brésil, étonnant, mais aussi de l’Inde qui a beaucoup de mal à passer à travers les pesanteurs traditionnelles et le racisme intranational.
Le partage universel dans un esprit désintéressé fait partie des utopies dangereuses, qui alimentent toutes les solutions réputées radicales engendrant plus de misère qu’elles n’en soulagent. Distribuerait-on, en une seule fois, toutes les fortunes du monde, chaque humain ne recevrait pas de quoi vivre dix jours et ensuite, tout le monde mourrait, ce qui n’est peut-être pas le pire qui puisse arriver. Rien ne pourra jamais empêcher l’accaparement, rien ne jugulera l’appétit de puissance, sauf une puissance incontrôlable plus féroce que les autres. Au surplus, lorsque j’étais étudiant en sciences politiques, on nous apprenait qu’il fallait être nataliste, sous peine d’échec programmé à tous les concours. Tous les économistes, les politiques, plaident pour une croissance indéfinie, tout en admirant Rawls et Sen, en paroles et misent tous sur une lus grande masse partageable, donc une amélioration relative Et quand on a fait le tour de ces emballements, on retombe sur l’éthique à Nicomaque et la supériorité de l’équité sur la Justice. Alors faut-il adopter la théorie des ronces prêtée à Ibn Rushd ou la limitation de la natalité de Mao et des Iles grecques de l’Antiquité ?
Dans le monde libéral, la France a fait le choix de perdre son industrie, sans muscler ses entreprises moyennes, le choix de l’immense couverture sociale, sans retenir le nombre des cotisants, comptant sur une croissance indéfinie du PIB, trop régulièrement pénalisé par l’impôt, la tracasserie administrative, la surcharge structurelle, l’inhumanité fiscale. Le régime général des retraites n’est pas déficitaire, ce sont les régimes spéciaux qui le plombent, ceux-là qui ont paralysé le pays, en invoquant un âge de départ à la retraite (62 ans) auquel ils n’ont jamais accédé (âge moyen 58,2ans).
Quand la crispation et la lâcheté politique atteignent ce degré en prostituant esprits les plus brillants, il ne reste plus qu’à naviguer au plus près.
Cher Michel Huyette,
Merci de relayer cette informaion!
En tant que citoyen, père de famille, professeur dans une faculté de droit, économie et gestion, et dan un état qui se réclame des acquis du CNR, qui ne cessse de proclamer que "nul ne sera laissé sur le bord de la route", etc, on ne peut qu'être révulsé: c'est tout simplement ignoble!
Un ami historien a fait le calcul suivant: la différence de revenu entre le seigneur de Châteaudun et le serf qui venait faire cuire son pain au four du Château était de 1 à 400: or, en 2010, l'écart entre le "smic" et le salaire de certains grands patrons du "Cac 40" est de.....1 à 400: cela pourrait être amusant, si ce n'était parfaitement indécent! On est revenu à l'Ancien Régime....
Dans le numéro de Novembre de la revue "Books" (édition française -sur internet "booksmag.fr) il y a les bonnes feuilles du livre choc"The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better" par Ricahrd Wilkinson et Kate Picket(Ed Penguin Books): "Le bon niveau: pourquoi les sociétés plus égalitaires font presque toujours mieux": à lire et méditer et pourquoi pas offrir à Noël à Christine Lagarde, si férue d'anglais....
"...au risque de laisser l'essentiel de côté." Oui, tout est là, mais qu'est-il, l'essentiel ? La justice en fait partie très certainement, de cet essentiel, de ce si insaissisable essentiel, mais pas la justice en tant qu'admnistration de la justice, la justice en tant que comportement de chacun. La justice-administration, dans une société idéale, n'a plus de raison d'être, puisque chacun s'y comporte avec justice. Or l'une des caractéristiques de notre époque est que nous demandons à la justice d'être juste à notre place, que nous renonçons, collectivement parlant, à être justes nous-mêmes.
Au lieu de croire en la justice, en la parole, en la vérité... nous croyons en l'argent et en la réussite, et ces idoles-là ont besoin de victimes, de pauvres pour que les riches se sentent riches, d'exclus pour que les gagnants sentent et apprécient leur réussite.
Tant que nous nous abandonnerons à cette foi en la réussite, les scandales prolifèreront
Saurons-nous nous convertir ?