Rechercher

Mardi 19 janvier 2010 2 19 /01 /Jan /2010 13:26
Par Michel Huyette



   Alors que nous nous désolons du matin au soir devant les images en provenance de Haïti, devant le spectacle de ces gens qui n'avaient quasiment rien et qui maintenant n'ont vraiment plus rien, enfin une bonne nouvelle pour nous remonter le moral.

   Selon les journaux Le Point et Le Monde du 19 janvier 2010 le nouveau PDG d'EDF, ancien dirigeant de Veolia, pourrait cumuler une rémunération comme  membre maintenu du conseil d'administration de la cette dernière, plus une autre comme patron d'EDF. Il devrait recevoir chaque année au total environ 2 millions d'euros.


   Passons rapidement sur le fait qu'il s'agit d'une somme qui ne correspond plus en rien aux besoins même les plus largement entendus d'un individu et de sa famille.


   Ce qui interroge, c'est le support intellectuel d'une telle rémunération, autrement dit, ce qui est susceptible de la justifier. Plusieurs arguments sont souvent avancés.



* Le niveau d'étude


   C'est l'élément majeur pour justifier des rémunérations élevées. Mais cet argument atteint vite ses limites.


   D'abord parce que faire des études est pour beaucoup de jeunes gens issus de milieux favorisés une période sans difficulté majeure. Pas de besoin de travailler par ailleurs pour se les payer, logement autonome et vie indépendante, études et loisirs avantageusement mêlés etc.. Il est un peu hâtif d'affirmer que le diplôme a été forcément obtenu au terme d'une scolarité rude et éprouvante. Le salaire n'est donc pas toujours la contrepartie d'année d'efforts acharnés, loin s'en faut.


   Ensuite parce que nombreux sont ceux qui ont effectué des études pendant une même durée (bac + 6 à 8) et qui gagnent infiniment moins (médecins, architectes, ingénieurs, avocats etc...). Il faut donc chercher ailleurs.



* La nature du travail


   On nous décrit souvent les chefs d'entreprise comme les pilotes d'un grand navire. Mais ce qui fait avancer un navire, ce n'est pas tant celui qui donne l'ordre du départ ni qui fixe le cap. Ce sont les machinistes et les hommes d'équipage. D'autant plus que c'est une vue de l'esprit, destinée à justifier les rémunérations, que de considérer que le chef d'entreprise est un homme seul, qui réfléchit dans le secret de son bureau, et qui définit unilatéralement la stratégie de l'entreprise. Nombreux sont ceux qui le secondent et lui prémachent le travail.


    Par ailleurs, aucune étude réalisée par des scientifiques ou des psychologues n'a encore démontré à ce jour que les chefs des grandes entreprises sont plus que les autres salariés victimes de stress ou tentés par le suicide, qu'ils attrapent des maladies professionnelles ou subissent des accidents du travail, qu'ils interrompent prématurément leur carrière à cause d'ennuis de santé en lien avec leur activité. Au demeurant, on est souvent ravis et rassurés de les voir revenir en pleine forme et bronzés au retour des congés d'été passés dans des pays exotiques, ou sur leur yacht... quand il n'est pas prêté à un haut personnage de l'Etat.



* La précarité de l'emploi


   S'il est vrai que ces "grands patrons" n'ont pas la garantie de leur emploi, beaucoup sont ceux qui aimeraient bien d'une précarité comme la leur, puisque les medias s'en sont fait souvent l'écho, s'ils effectuent un travail de qualité ils repartent avec bonus, stock options et avantages retraites, toujours en centaines de milliers ou millions d'euros, et s'ils échouent.... c'est à peu près pareil.
Cela souvent grâce à des clauses contractuelles négociées à leur arrivée avec les membres d'un conseil d'administration composé de... grands patrons qui peuvent espérer un juste retour de l'ascenceur.

  Les commerciaux à qui on donne parfois des objectifs très difficiles à atteindre, qui s'épuisent à la tâche, puis qui sont licenciés sans indemnité pour insuffisance de résultats, échangeraient sans doute volontiers leur place contre la leur.



* Les résultats de l'entreprise

  Outre le constat qu'avec des résultats bon ou mauvais ces grands patrons perçoivent la même quantité d'argent, y compris quand ils sont remerciés , il est ici aussi plus que hâtif de mettre à leur seul crédit les résultats de l'entreprise qu'ils dirigent. Par exemple, quand les modèles de voiture se vendent bien, c'est d'abord et avant tout parce que les bureaux d'étude, les designers, les ingénieurs, les monteurs ont fait un excellent travail et réalisé ensemble des produits de qualité.

  Dès plus, le fait que même ceux qui se trompent de stratégie et qui en conséquence sont à l'origine de plans sociaux qui auraient pu être évités reçoivent malgré tout les mêmes sommes, interdit de faire de leur réussite la raison d'être de leur rémunération.


  Décidément, on peine à trouver un support théorique convaincant de rémunérations à ce point démesurées.

   Mais alors, qu'est-ce qui peut bien expliquer de tels salaires ?


   Présente sur un plateau de télévision voici quelques mois, l'actuelle président du Medef a été interrogée sur le fait que le montant de certains versements puisse troubler. Offusquée par une telle interrogation, elle a eu cette seule et simple réponse : "Mais ce sont des gens qui ont plein de qualités".


   Cela est sans doute vrai, au moins pour certains d'entre eux. Mais si ce sont leurs qualités qui justifient le niveau de salaire, cela impose de considérer à l'envers que ceux qui perçoivent beaucoup moins en ont très peu de ces qualités. Autrement dit que la majorité des salariés de la même entreprise sont des gens d'une grande médiocrité puisqu'ils ne méritent pas une rémunération plus élevée. Il y a donc dans ces sociétés une minuscule poignée de gens intelligents et utiles, et des hordes de benêts.



   Allons, ne tournons pas plus longtemps autour du pot. Jamais personne ne trouvera un seul argument pour justifier que des salaires aussi démesurément excessifs soient versés à des gens qui font seulement leur travail, comme tous les autres.

  Tout ceci n'est que le choix d'un groupe qui a décidé de privilégier ses intérêts, qui s'auto-régule et décide lui-même de l'ampleur de ses privilèges, et qui sur cette route ne rencontre aucun obstacle.

  Ce n'est que la survivance, sur le modèle moyenâgeux, d'une caste qui vit dans un espace clos, hermétique à ce qui se passe en dehors de son cercle, et qui n'a ni regard ni considération envers ceux de l'autre monde, celui des gens ordinaires, dont ils ne font définitivement pas partie.

  La survie de ce groupe passe nécessairement - sinon la morale ferait imploser les consciences - par la conviction et l'affirmation qu'eux seuls méritent d'avoir plus que tout ce dont ils peuvent rêver, et qu'il n'y a absolument rien de dérangeant à ce qu'en même temps des milliers de leurs concitoyens vivotent en comptant chaque euro.


  Finalement, ce ne sont pas tant les rémunérations qui ont atteint des sommets.

  C'est l'indifférence des uns envers les autres.








Publié dans : Injustices - Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Retour à l'accueil
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés