Samedi 28 février 2009
6
28
/02
/Fév
/2009
15:49
Par Michel Huyette
Non non ne souriez pas, ce titre n'a rien d'humoristique. Il ne s'agit ni d'une blague, ni d'une affirmation farfelue. Et j'en ai la preuve : c'est écrit dans la loi. Enfin,
presque....
Les modalités de recrutement des auditeurs de justice (les futurs magistrats qui vont intégrer l'école nationale de la magistrature ENM) ont été modifiées par un décret du 31 décembre 2008 qui introduit
dans un article 18 la disposition suivante : « Chaque candidat fait l'objet d'un avis écrit d'un psychologue, établi à partir de tests de personnalité et d'aptitude d'une durée maximum de
trois heures passés avant les épreuves d'admission et d'un entretien d'une durée maximum de trente minutes organisé en présence d'un magistrat. L'avis du psychologue est remis en mains propres au
candidat ou lui est notifié par lettre recommandée avec demande d'avis de réception. Il est transmis au président du jury. Le candidat ou le président du jury peuvent demander, dans un délai de
huit jours à compter de la réception de l'avis, un entretien avec un autre psychologue, organisé et notifié dans les mêmes conditions. »
Les choses sont donc claires. Puisque le psychologue va examiner chaque candidat, il va éliminer tous ceux qui présentent le moindre défaut, et donc ne laisser passer à travers
les mailles de son impitoyable filet que les candidats dont les qualités peuvent remplir un catalogue plus épais que celui de la Redoute.
Grâce à cet intelligent mécanisme de sélection mis en place par le ministère de la justice, demain tous les magistrats seront exceptionnels, et plus aucune critique n'apparaîtra fondée.
Bien fait pour tous les détracteurs en herbe d'une justice devenue un lieu d'excellence. Et c'est vraiment histoire de trouver quelques petites choses à dire que l'on soulignera éventuellement
quelques questions qui restent en suspens.
D'abord il n'est pas précisé quelles compétences devront avoir les psychologues appelés à collaborer avec les jurys de l'ENM, ni même s'ils devront avoir une toute petite connaissance de
la justice et du travail des magistrats. L'ENM recrutera-t-elle de ces psychologues qui se sont fait une spécialité, lucrative, de participer à la sélection des cadres dans certaines entreprise
privées ? Ou des psychologues spécialisés dans les troubles des personnes âgées, ou ceux des jeunes enfants, ou les problèmes de couple ? L'avenir le dira.
Ensuite et surtout, il n'est indiqué nulle part quels sont les aspects de la personnalité des candidats qui doivent êtres particulièrement fouillés.
On comprend à peu près ce qu'il en est des tests de "personnalité". Il sera sans doute important d'interroger les futurs auditeurs sur la façon dont cela se passait avec papa et maman.
Toutefois le décret mentionne aussi un test "d'aptitude". Mais d'aptitude à quoi ?
Le psychologue devra-t-il mettre un « excellent » à celui dont le profil montrera qu'il saura rester dans le rang, garder pour lui les éventuelles critiques sur le fonctionnement
de l'institution judiciaire et, quoi qu'il ait à dire, n'entrera que l'échine courbée dans le bureau de son chef de juridiction ? Devra-t-il mettre un « très bon » à celui qui saura
montrer à quel point il est prêt à se conformer à l'idéologie dominante du moment et à taire toute vélléité d'approche polémique ? Devra-t-il mettre un « parfait » à celui qui saura
exprimer combien il est disponible et prêt à exécuter les consignes voire les souhaits des responsables politiques ? Mentionnera-t-il « prometteur » à propos de celui dont la
personnalité montrera que le souci de faire carrière le conduira naturellement vers une soumission permanente et étouffera toute vélléité de se différencier du lot ?
Notera-t-il « précoccupant » en constatant que le candidat a osé lui demander la méthodologie utilisée pour apprécier ses futures défaillances ? Ecrira-t-il « personnalité
trouble » à propos du candidat qui développera sa vision de la justice sans se référer aux conceptions standard de l'époque ? Soulignera-t-il d'un trait épais « à écarter à tout
prix » à propos du candidat qui expliquera en quoi la justice ne peut pas se satisfaire des demandes de l'opinion publique ni des injonctions d'un pouvoir politique avide de la satisfaire
pour conserver sa popularité ?
Ce qu'il faut retenir de ce qui précède, c'est que reste posée une question à laquelle le décret ne répond pas : quelles sont les compétences (au sens le plus large) qui font un
magistrat de qualité ?
Mais tout cela n'est pas bien grave. Après Outreau il fallait changer les magistrats nous a-t-on dit. Alors le ministère de la justice a décidé d'inviter un psychologue à participer au
recrutement des futurs auditeurs. Certes il n'a pas été discuté des compétences ou de la méthodologie de ce psychologue, ni des critères à retenir, ni de la façon d'éviter les erreurs
d'appréciation (le psychologue de l'ENM sera-t-il rémunéré au tarif d'une femme de ménage...? *). Mais peu importe. Il y a bien longtemps que l'on ne crée plus des textes parce qu'un vaste
et complet débat préalable a conclu de façon indiscutable à l'utilité de mettre en place une nouvelle réglementation.
On réfléchira au sens de tout cela plus tard.
* A l'occasion du procès d'Outreau un psychologue qui avait déclaré « crédible » les propos d'enfants qui s'étaient ensuite avérés fantaisistes avait
affirmé, en substance, qu'il ne fallait pas attendre trop de psychologues payés au prix d'une femme de ménage...
Publié dans : Magistrats
6
Commentaires