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Guide de la protection judiciaire de l'enfant

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Publié par Parolesdejuges

Par Michel Huyette


 


Quand je suis arrivé elles étaient déjà là, toutes les trois assises et serrées sur le banc. J'ai tout de suite vu dans leur regard combien elles étaient anxieuses. Et je savais pourquoi.


L'une était mère de famille mais, parce que sa vie avait pendant un temps sombré dans le chaos, l'enfant qu'elle avait mis au monde lui avait été retirée peu après sa naissance.


La jeune fille entre les deux femmes était cette enfant. Elle avait treize ans.


L'autre femme était l'assistante maternelle qui l'élevait depuis qu'elle lui avait été confiée bébé.


Je les avais convoquées toutes les trois pour un moment qui allait être, je le savais aussi, d'une rare intensité. Car la mère de famille avait, pas après pas, remonté une pente qui pourtant était raide. Aidée de travailleurs sociaux, faisant preuve d'une ténacité et d'un courage si souvent mis à rude épreuve, elle avait retrouvé après des années d'errance un mode de vie qui lui permettait d'envisager le retour de sa fille auprès d'elle. Et c'est ce qu'elle avait demandé. Mais encore fallait-il l'accord du juge des enfants. Mon accord.


J'ai souri, intérieurement, en les voyant choisir leur siège. La jeune fille s'est tout de suite placée au milieu. Ainsi elle serait à égale distance des deux femmes. A treize ans elle savait déjà qu'un geste en dit parfois plus long qu'une parole. Puis la mère s'est assise à droite, et l'assistante maternelle à gauche.


La mère, avec beaucoup d'émotion, a raconté son parcours depuis notre dernière rencontre, parcours que je savais très positif après la lecture des rapports des services sociaux. Dans un état de grande tension, elle m'a demandé de bien vouloir autoriser le retour de sa fille auprès d'elle. Sa crainte d'une réponse négative devait être une véritable torture.


La jeune fille, pour qui tout semblait étonnamment simple, a dit que dorénavant sa place était auprès de sa mère, en qui maintenant elle avait de nouveau confiance. Mais elle a ajouté qu'elle adorait son assistante maternelle dont la maison resterait comme sa deuxième famille.


Sur le chemin du tribunal ce jour là, je m'étais surtout demandé comment l'assistante maternelle pouvait supporter de voir partir la jeune fille qu'elle avait accueillie toute petite et à qui elle avait donné son affection pendant douze années. Ce qui lui était demandé me semblait tellement énorme. Mais cette femme est restée neutre, sereine, a souligné les efforts de la maman, et a dit comprendre le souhait de l'enfant de retourner vivre dans sa famille. A aucun moment pendant toutes ces années cette femme n'avait critiqué la mère, même quand cette dernière avait des attitudes très contestables, ceci afin de préserver autant que possible le lien mère/enfant. J'ai rarement ressenti une telle admiration envers quelqu'un.


Essayant de dissimuler au mieux mes propres émotions, j'ai dit que oui, le moment était venu de mettre fin à l'accueil de la jeune fille hors de sa famille, et que la maman allait pouvoir la récupérer.


Dès que j'ai eu fini de parler l'adolescente s'est jetée au cou de l'assistante maternelle et l'a embrassée longuement. Puis elle a rapproché sa chaise de celle de sa mère et l'a prise par le bras.


L'après-midi j'ai rédigé mon jugement. Au-delà du constat de la disparition de tout danger pour l'enfant, j'ai surtout souligné l'attitude exceptionnelle de ces trois femmes. Elles le méritaient tellement.


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Yaovi 19/04/2008 00:10

Merci monsieur, de votre réponse. J'attendrais donc ces articles et vos positions et propositions avec impatience. Car comme un débat sur la qualité de la justice doit précéder celui de la responsabilité des juges. La mesure des décisions de justice me semble primordiale et en particulier dans les domaines où le juge (un être humain) oriente autant l'avenir d'enfants et de familles entières. Qui pourrait admettre, dans une société démocratique, qu'une telle responsabilité se pratique sans mesure?

Yaovi 10/04/2008 10:29

Loin de moi l'idée de remettre
en cause le travail formidable de ces trois femmes ou de présager
négativement sur l'avenir qui leur appartient .
Ma question était : bonnes
ou mauvaises, dans des contextes où les conséquences ne
se mesurent qu'à long terme, comment saurez-vous, quel est le
résultat réel de vos décisions quand les
conséquences réelles pourront effectivement être
mesurées ? Comment ensuite en tirer des leçons
positives ou négatives?
Votre non-réponse à ma
question me laisse interrogatif...

Parolesdejuges 18/04/2008 10:34


La question de la connaissance des conséquences des décisions judiciaires nécessiterait... d'autres articles, et ne peut pas trouver sa place dans la réponse à un commentaire. A suivre donc...
MH


Yaovi 10/04/2008 08:02

Bonjour M Huyette
Voici une très belle histoire,
qui vous fait gagner immédiatement au vu des commentaires, un
crédit sans faille auprès de certains auditeurs. C'est magique...
L'éternelle puissance du dictat
de l'émotion. Y a plus qu'à faire quelques émissions
et télé-films avec de telles histoires et l'image de la
justice sera définitivement blanchie.
Pardonnez mon ironie en ce moment
d'émotion.
Ses trois femmes sont effectivement
extraordinaires.
Qu'avez-vous comme moyens pour être
informé dans le temps de ce qui va se passer ? Car ce
n'est que dans le temps que se mesurent de telles décisions.
Et c'est parfois plusieurs années après que les
blessures apparaissent.
J'ai, dans mon histoire personnelle,
connu un magnifique jour d'émotion chez un juge à
Marseille. Si tout ce passe bien pour moi, quelques années
après, cela n'a pas été sans un gros travail,
qui aurait été à mon avis bien moins difficile
si la décision avait été prise bien avant.
Certaines blessures qui auraient pu être évitées
ne sont pas guéries chez mes enfants. Les coups d'un policier par exemple, à la demande de leur mère, le soir de l'enterrement de leur grand père paternel, où ils avaient été interdit de venir. Tout c'est pour nous ensuite, avec la plus
grande indifférence des anciens intervenants sur le dossier (pour certains c'est pas plus mal).
Une fois l'émotion passée, comment savez-vous si votre
décision a été la bonne, même si cela semble ici une évidence ?

Parolesdejuges 10/04/2008 08:25


Si personne ne peut prédire l'avenir comme vous le soulignez à juste titre, cela n'empêche pas de constater que, pendant une période, des personnes ont fait des efforts considérables qui leut ont
permis de redresser remarquablement une situation au départ très dégradée. Et si à une période d'amélioration peut succéder une période moins brillante, cela ne change en rien ce qui s'est passé
avant.
Quant à l'émotion, oui, la justice aussi en est pleine, parce qu'elle est humaine. Et c'est très bien ainsi....
MH


Paolacci michelle 24/03/2008 14:37

Vraiment bravo pour votre recit,j'ai vraiment été très émue en le lisant.Pour faire ce metier qui est celui de juge il faut avant tout etre un être humain,aimer la vie aimer les hommes...vous faites celà très bien et on sent à travers ce recit toute cette sensibilité qui vous habite ...laissez nous vous admirez davantage je vous dit un grand merci pour ces moments agréable de lecture et surtout un grand bravo.Il m'est arriver d'aller voir des procès en assises je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi calme et compréhensif que vous grand bravo et bonne continuation.Merci

quaegebeur 24/03/2008 11:44

Merci monsieur Huyette pour ce témoignage de bonheur à l'état pur.Ma maman est aussi assistante maternelle, cette histoire l'a réconfortera sur son rôle auprès des enfants, des adolescents et des familles.Bravo aussi à la maman qui a réussi à se relever des difficultés rencontrées.Ma reconnaissance à un juge qui a su gérer cette affaire avec un grand professionnalisme et surtout du respect pour les personnes. Malheureusement, certaines affaires ne finissent pas toujours aussi bien. Ma maman a eu une mauvaise expérience avec une juge des enfants qui n'était pas à la hauteur de la situation.Monsieur Huyette, vous me réconfortez (un peu) avec la justice

Lucie 24/03/2008 09:59

Voilà un témoignage bien émouvant !

Jérôme Messinguiral 24/03/2008 09:52

M Huyete, M Le JugeCe moment a dû être d'intenses émotions tant les sentiments sont perceptibles lignes après lignes.Cette histoire qui pourrait faire un film est extradordinaire.Vous prouvez qu'un juge peut être ému par un jugement, même après plusieurs années ...Ces 3 femmes sont extraodrinaires et vous ne l'êtes pas moins.Cordialement

Parolesdejuges 24/03/2008 10:36


Merci pour le compliment. Je vais faire semblant de croire que vous avez raison (pour ce qui me concerne...).
MH