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Lundi 24 mars 2008 1 24 /03 /Mars /2008 09:29
Par Michel Huyette


 


Quand je suis arrivé elles étaient déjà là, toutes les trois assises et serrées sur le banc. J'ai tout de suite vu dans leur regard combien elles étaient anxieuses. Et je savais pourquoi.


L'une était mère de famille mais, parce que sa vie avait pendant un temps sombré dans le chaos, l'enfant qu'elle avait mis au monde lui avait été retirée peu après sa naissance.


La jeune fille entre les deux femmes était cette enfant. Elle avait treize ans.


L'autre femme était l'assistante maternelle qui l'élevait depuis qu'elle lui avait été confiée bébé.


Je les avais convoquées toutes les trois pour un moment qui allait être, je le savais aussi, d'une rare intensité. Car la mère de famille avait, pas après pas, remonté une pente qui pourtant était raide. Aidée de travailleurs sociaux, faisant preuve d'une ténacité et d'un courage si souvent mis à rude épreuve, elle avait retrouvé après des années d'errance un mode de vie qui lui permettait d'envisager le retour de sa fille auprès d'elle. Et c'est ce qu'elle avait demandé. Mais encore fallait-il l'accord du juge des enfants. Mon accord.


J'ai souri, intérieurement, en les voyant choisir leur siège. La jeune fille s'est tout de suite placée au milieu. Ainsi elle serait à égale distance des deux femmes. A treize ans elle savait déjà qu'un geste en dit parfois plus long qu'une parole. Puis la mère s'est assise à droite, et l'assistante maternelle à gauche.


La mère, avec beaucoup d'émotion, a raconté son parcours depuis notre dernière rencontre, parcours que je savais très positif après la lecture des rapports des services sociaux. Dans un état de grande tension, elle m'a demandé de bien vouloir autoriser le retour de sa fille auprès d'elle. Sa crainte d'une réponse négative devait être une véritable torture.


La jeune fille, pour qui tout semblait étonnamment simple, a dit que dorénavant sa place était auprès de sa mère, en qui maintenant elle avait de nouveau confiance. Mais elle a ajouté qu'elle adorait son assistante maternelle dont la maison resterait comme sa deuxième famille.


Sur le chemin du tribunal ce jour là, je m'étais surtout demandé comment l'assistante maternelle pouvait supporter de voir partir la jeune fille qu'elle avait accueillie toute petite et à qui elle avait donné son affection pendant douze années. Ce qui lui était demandé me semblait tellement énorme. Mais cette femme est restée neutre, sereine, a souligné les efforts de la maman, et a dit comprendre le souhait de l'enfant de retourner vivre dans sa famille. A aucun moment pendant toutes ces années cette femme n'avait critiqué la mère, même quand cette dernière avait des attitudes très contestables, ceci afin de préserver autant que possible le lien mère/enfant. J'ai rarement ressenti une telle admiration envers quelqu'un.


Essayant de dissimuler au mieux mes propres émotions, j'ai dit que oui, le moment était venu de mettre fin à l'accueil de la jeune fille hors de sa famille, et que la maman allait pouvoir la récupérer.


Dès que j'ai eu fini de parler l'adolescente s'est jetée au cou de l'assistante maternelle et l'a embrassée longuement. Puis elle a rapproché sa chaise de celle de sa mère et l'a prise par le bras.


L'après-midi j'ai rédigé mon jugement. Au-delà du constat de la disparition de tout danger pour l'enfant, j'ai surtout souligné l'attitude exceptionnelle de ces trois femmes. Elles le méritaient tellement.


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Commentaires

M Huyete, M Le Juge

Ce moment a dû être d'intenses émotions tant les sentiments sont perceptibles lignes après lignes.

Cette histoire qui pourrait faire un film est extradordinaire.

Vous prouvez qu'un juge peut être ému par un jugement, même après plusieurs années ...

Ces 3 femmes sont extraodrinaires et vous ne l'êtes pas moins.

Cordialement
Commentaire n°1 posté par Jérôme Messinguiral le 24/03/2008 à 09h52
Merci pour le compliment. Je vais faire semblant de croire que vous avez raison (pour ce qui me concerne...).
MH
Réponse de Parolesdejuges le 24/03/2008 à 10h36
Voilà un témoignage bien émouvant !
Commentaire n°2 posté par Lucie le 24/03/2008 à 09h59
Merci monsieur Huyette pour ce témoignage de bonheur à l'état pur.

Ma maman est aussi assistante maternelle, cette histoire l'a réconfortera sur son rôle auprès des enfants, des adolescents et des familles.

Bravo aussi à la maman qui a réussi à se relever des difficultés rencontrées.

Ma reconnaissance à un juge qui a su gérer cette affaire avec un grand professionnalisme et surtout du respect pour les personnes.
Malheureusement, certaines affaires ne finissent pas toujours aussi bien. Ma maman a eu une mauvaise expérience avec une juge des enfants qui n'était pas à la hauteur de la situation.

Monsieur Huyette, vous me réconfortez (un peu) avec la justice
Commentaire n°3 posté par quaegebeur le 24/03/2008 à 11h44
Vraiment bravo pour votre recit,j'ai vraiment été très émue en le lisant.
Pour faire ce metier qui est celui de juge il faut avant tout etre un être humain,aimer la vie aimer les hommes...vous faites celà très bien et on sent à travers ce recit toute cette sensibilité qui vous habite ...laissez nous vous admirez davantage je vous dit un grand merci pour ces moments agréable de lecture et surtout un grand bravo.
Il m'est arriver d'aller voir des procès en assises je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi calme et compréhensif que vous grand bravo et bonne continuation.Merci
Commentaire n°4 posté par Paolacci michelle le 24/03/2008 à 14h37

Bonjour M Huyette

Voici une très belle histoire, qui vous fait gagner immédiatement au vu des commentaires, un crédit sans faille auprès de certains auditeurs. C'est magique...

L'éternelle puissance du dictat de l'émotion. Y a plus qu'à faire quelques émissions et télé-films avec de telles histoires et l'image de la justice sera définitivement blanchie.

Pardonnez mon ironie en ce moment d'émotion.

Ses trois femmes sont effectivement extraordinaires.

Qu'avez-vous comme moyens pour être informé dans le temps de ce qui va se passer ? Car ce n'est que dans le temps que se mesurent de telles décisions. Et c'est parfois plusieurs années après que les blessures apparaissent.

J'ai, dans mon histoire personnelle, connu un magnifique jour d'émotion chez un juge à Marseille. Si tout ce passe bien pour moi, quelques années après, cela n'a pas été sans un gros travail, qui aurait été à mon avis bien moins difficile si la décision avait été prise bien avant. Certaines blessures qui auraient pu être évitées ne sont pas guéries chez mes enfants. Les coups d'un policier par exemple, à la demande de leur mère, le soir de l'enterrement de leur grand père paternel, où ils avaient été interdit de venir. Tout c'est pour nous ensuite, avec la plus grande indifférence des anciens intervenants sur le dossier (pour certains c'est pas plus mal).

Une fois l'émotion passée, comment savez-vous si votre décision a été la bonne, même si cela semble ici une évidence ?

Commentaire n°5 posté par Yaovi le 10/04/2008 à 08h02
Si personne ne peut prédire l'avenir comme vous le soulignez à juste titre, cela n'empêche pas de constater que, pendant une période, des personnes ont fait des efforts considérables qui leut ont permis de redresser remarquablement une situation au départ très dégradée. Et si à une période d'amélioration peut succéder une période moins brillante, cela ne change en rien ce qui s'est passé avant.
Quant à l'émotion, oui, la justice aussi en est pleine, parce qu'elle est humaine. Et c'est très bien ainsi....
MH
Réponse de Parolesdejuges le 10/04/2008 à 08h25

Loin de moi l'idée de remettre en cause le travail formidable de ces trois femmes ou de présager négativement sur l'avenir qui leur appartient .

Ma question était : bonnes ou mauvaises, dans des contextes où les conséquences ne se mesurent qu'à long terme, comment saurez-vous, quel est le résultat réel de vos décisions quand les conséquences réelles pourront effectivement être mesurées ? Comment ensuite en tirer des leçons positives ou négatives?

Votre non-réponse à ma question me laisse interrogatif...

Commentaire n°6 posté par Yaovi le 10/04/2008 à 10h29
La question de la connaissance des conséquences des décisions judiciaires nécessiterait... d'autres articles, et ne peut pas trouver sa place dans la réponse à un commentaire. A suivre donc...
MH
Réponse de Parolesdejuges le 18/04/2008 à 10h34
Merci monsieur, de votre réponse.
J'attendrais donc ces articles et vos positions et propositions avec impatience. Car comme un débat sur la qualité de la justice doit précéder celui de la responsabilité des juges. La mesure des décisions de justice me semble primordiale et en particulier dans les domaines où le juge (un être humain) oriente autant l'avenir d'enfants et de familles entières.

Qui pourrait admettre, dans une société démocratique, qu'une telle responsabilité se pratique sans mesure?
Commentaire n°7 posté par Yaovi le 19/04/2008 à 00h10
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