Signataire de “l’appel des 200", j’ai souhaité être entendue par la Commission Parlementaire
afin de lui faire part de mon expérience de magistrat. J’exerce la fonction de Juge d’Instruction depuis trois ans, après avoir notamment occupé les fonctions de Juge des Enfants pendant quatre
années.
Je n’évoquerai pas dans mon propos l’affaire dite d’Outreau : n’ayant pas lu ce dossier, j’estime
n’en avoir, ni la compétence, ni la légitimité. Il me semble en outre plus que nécessaire de prendre de la distance avec cette affaire pour appréhender objectivement et sans parti pris le
fonctionnement de notre justice, avant d’envisager éventuellement, mais dans la sérénité, les moyens de l’améliorer.
Je n’ai ni l’intention, ni le temps, ni la légitimité de dresser un tableau exhaustif du
fonctionnement, de la pratique et des difficultés liées à l’instruction judiciaire. Je ne dispose d’aucun mandat pour formuler des propositions.
Je me contenterai donc de vous faire part de mes réflexions et interrogations sur le
fonctionnement de notre justice au regard des difficultés rencontrées au quotidien.
Mercredi 8 février 2006 23H30 : Colère, Indignation, Inquiétude, Dégout…
Là où les parlementaires et les médias voient unanimement un « gamin apeuré incapable d’avouer sa faute », je ne vois
qu’un homme brisé par un lynchage politico-médiatique organisé depuis plusieurs mois, qu’un magistrat menacé au point de devoir être placé sous protection policière, qu’un être humain qui n’a
plus ni vie professionnelle, ni vie privée.
Là où la presse et les parlementaires voient une commission chargée d’étudier sereinement les dysfonctionnements de la Justice et de
proposer des réformes adaptées, je ne vois plus qu’un tribunal populaire affranchi de toutes les règles propres à une Justice démocratique. Aveuglée par une vision archaïque de la fonction de
juge d’instruction, pressée d’apaiser la colère populaire au point de dénoncer les « fautes » de Fabrice BURGAUD avant même son audition, la Commission, en dépit des précautions
oratoires des premières minutes, a adopté l’exact comportement qu’elle entend dénoncer : questions fermées, recherche de l’aveu, accusateurs multiples face à une défense
bâillonnée…
Là où la presse et les parlementaires voient l’expression de notre démocratie, je ne vois plus qu’une atteinte insupportable à la
séparation des pouvoirs et à l’indépendance de la Justice.
Si Fabrice BURGAUD a commis des fautes, il doit en rendre compte dans le cadre d’une procédure disciplinaire devant le Conseil
Supérieur de la Magistrature, non face à des médias à la recherche d’une victime expiatoire de leurs propres errements, ni face à une commission parlementaire transformée en tribunal populaire et
en tribune politique.
Souvenez-vous !
Souvenez-vous Mesdames et Messieurs les journalistes de votre promptitude en 2001 à dénoncer ces « monstres pédophiles », à
les jeter en pâture à l’opinion publique, à étaler leur vie privée ; souvenez-vous de vos unanimes propos sur le caractère sacré de la parole de l’enfant, sur la nécessaire sévérité dont la
Justice doit faire preuve envers ces bourreaux, sur l’incapacité des Juges à démanteler des réseaux de pédophilie que vous imaginiez partout !
Souvenez-vous Mesdames et Messieurs les parlementaires de votre émoi passé face à la souffrance des enfants-victimes au sein des
procédures judiciaires ; souvenez-vous qu’au moment de l’adoption de la loi du 17 juin 1998, vous nous encouragiez fortement à une unique audition filmée, au mépris des droits de la défense
de la personne accusée ; souvenez-vous que le 9 mars 2004, vous avez allongé le délai de prescription de l’action publique à 20 ans après la majorité des enfants victimes de viols par
ascendant, comme s’il était sérieusement possible de rassembler des preuves sur des faits vieux de plusieurs décennies…
Souvenez-vous, Monsieur Le Garde des Sceaux, de la proposition de loi n°1187 du 4 novembre 2003 exposant dans ses motifs le souhait
de voir instaurer une présomption de crédibilité de la parole de l’enfant et prônant l’imprescriptibilité des crimes de nature sexuelle commis sur les enfants!
La Justice est, et doit être, une recherche d’équilibre entre des intérêts divergents, entre la nécessaire protection de la société,
le respect de la victime et les droits de la défense ; la parole de l’enfant n’est ni mensonge, ni vérité, elle doit pouvoir être discutée contradictoirement sans dogme, ni a
priori, car tout homme, même accusé par un enfant, a le droit de se défendre.
C’est de ce nécessaire équilibre et des moyens d’y parvenir dont doit débattre la Représentation Nationale dans la sérénité et non
pas au coup par coup en réponse à l’émotion d’une opinion publique soumise aux aléas d’une information-spectacle.
Or le dispositif législatif sur la détention provisoire, question centrale de l’affaire d’Outreau et génératrice de tant de
souffrances, est révélateur de ce que j’appelle la démocratie de l’émotion qui génère empilement et incohérence législative :
Loi sur la présomption d’innocence du 15 juin 2000 : le législateur affirme solennellement le principe de la liberté, crée un
Juge des libertés et de la détention distinct du Juge d’instruction faute de moyens suffisants pour instaurer une collégialité et maintien l’institution d’un référé-liberté devant le Président de
la Chambre de l’Instruction : entre sécurité et liberté, entre détention provisoire et présomption d’innocence, le législateur place clairement le curseur vers la liberté. Le Juge
d’instruction laisse en liberté sauf à rendre une décision motivée de saisine du Juge des libertés et de la détention.
16 octobre 2001 : Affaire dite du chinois. Remis en liberté par la chambre de l’instruction de Paris en décembre 2000, Bonnal commet
des faits criminels. La Presse, le Gouvernement et divers parlementaires en appellent à la responsabilité du Président de la juridiction stigmatisant un comportement irresponsable et fautif.
L’année suivante, le Parlement adopte le référé-détention afin de permettre de suspendre l’exécution d’une décision de mise en liberté et le Juge d’instruction doit rendre une ordonnance motivée
lorsqu’il ne souhaite pas saisir le Juge des libertés et de la détention en présence de réquisitions de mise en détention du Parquet.
NB : Il convient de noter, à titre quasi-anecdotique que le « chinois » a fait l’objet d’un acquittement dans ledit
dossier faute de preuves suffisantes…
Loi Perben II, 11 février 2004 : Le Parquet peut saisir directement le Juge des libertés et de la détention pour un placement en
détention provisoire en cas de refus du Juge d’instruction.
Alors, au membre de la commission parlementaire qui s’adressait à Fabrice Burgaud, en ces termes « pourtant le principe, c’est
la liberté ! », permettez-nous d’en douter, Monsieur le député, et de vous rappeler le contenu des lois que vous nous demandez d’appliquer !
La démocratie de l’émotion, c’est aussi voter des lois en réponse aux inquiétudes ou à l’émoi de l’opinion publique sans donner les
moyens matériels et humains de les appliquer, c’est instaurer l’enregistrement vidéo des auditions de mineurs sans technicien derrière la caméra, c’est créer les Juridictions Inter-Régionales
Spécialisées pour lutter contre le crime organisé sans renforcer les effectifs des SRPJ ou des Sections de Recherche, c’est instaurer une expertise psychiatrique obligatoire dans de multiples
procédures sans remédier à la pénurie d’experts psychiatres, c’est confier jusqu’à 160 dossiers à un juge d’instruction quand on reconnaît qu’il ne peut en instruire correctement que 80, c’est
exiger toujours moins d’incertitudes et toujours plus de preuves scientifiques en limitant les frais de justice, c’est vouloir une justice efficace, humaine, garante des libertés de chacun, en un
mot infaillible, en lui accordant un des budgets les plus faibles d’Europe et des effectifs plus que limités !
Outreau n’est pas un désastre judiciaire, c’est un désastre démocratique qui se poursuit aujourd’hui par une atteinte sans précédent
au principe de séparation des pouvoirs.
Dans Le Monde du 7 mars 2007, on lit en page 2, à propos de la dernière loi sur la responsabilité des juges et la décision du Conseil
Constitutionnel annulant ces dispositions, un éditorial intitulé "Qui jugera les juges ? pas eux, pas nous", dans lequel un journaliste écrit, en résumé, qu'il vient de se produire une
"pantalonnade triste", que de l'émotion née de l'affaire d'Outreau il ne reste "plus grand chose", que la loi voulue par les parlementaires se retrouve "en haillons", et que les juges, c'est
sous-entendu, ne souhaitent pas que l'on s'interroge sur leurs "pratiques professionnelles fautives".
Unrécent articlemis en ligne sur ce blog a tenté d'expliquer ce qui s'est passé, quel est le sens de la décision du Conseil Constitutionnel, et ce qui peut demain être encore prévu
pour sanctionner plus souvent et plus efficacement les juges qui enfreignent délibérément des règles de droit fondamentales et protectrices des citoyens.
Rappelons que le Conseil réaffirme haut et fort que le Parlement peut parfaitement élargir les cas dans lesquels les juges peuvent être
sanctionnés, et confirme que les magistrats peuvent être poursuivis disciplinairement en cas de violation délibérée de l'une des règles précitées. Il exige seulement que le citoyen qui pense que
l'un de ses droits n'a pas été respecté le fasse savoir pendant son procès afin que les juges des juridictions supérieures, comme cela se fait chaque jour, disent si oui ou non il y a eu
violation de la loi et des droits de l'intéressé.
Le journaliste du Monde non seulement n'apporte pas ces précisions dans son article, mais il se trompe quand il écrit que le Conseil
exige qu'avant de sanctionner un juge "la décision de justice concernée soit devenue définitive", ce qui au demeurant ne veut rien dire en soi.
Mais le but aujourd'hui n'est pas de ré-expliquer la décision du Conseil et la façon dont pourra aisément être organisée la nouvelle
responsabilité des juges lors d'une prochaine session parlementaire. Non, il s'agit de souligner, pour le regretter, que trop de journalistes ne font pas l'effort, avant d'écrire un article, de
bien comprendre le sujet qu'ils abordent.
La justice est un sujet trop sensible pour que les citoyens réfléchissent à partir d'information erronées. Ne serait-il pas préférable
de faire appel à leur intelligence plutôt qu'à leur émotion aisément manipulable, de se convaincre qu'ils peuvent tout comprendre si on leur explique clairement de quoi il retourne, plutôt que de
se satisfaire d'un billet d'humeur qui au mieux n'apporte rien au débat, au pire va le rendre plus difficile encore ?
Critiquer des faits réels est légitime et utile, quelle que soit l'opinion développée. Mais argumenter à partir d'éléments tronqués est
maladroit, quand ce n'est pas délibérément malhonnête.
magistrat détaché à Madagascar
mission d'appui à l'Etat de droit mise en place par l'Union européenne
Chronique malgache 7 5 novembre 2005
Histoire vécue, assez significative de la situation à Madagascar. Le ministère des finances nous a alloué des bureaux plaisants, au
dernier étage de la direction du Plan, avec une grande terrasse donnant sur le lac Anosy, très beau en ce moment avec les jacarandas en fleurs. Mais il y a quelque temps, mauvaise surprise le
matin : les bureaux ont été cambriolés, deux ordinateurs portables ont disparu, dont le mien, la caisse avec pas mal de millions (en francs malgaches, mais tout de même), des téléphones
portables.
Une dizaine de jours plus tard, rebelote, serrures arrachées, mais rien de volé (nous avions installé un petit coffre fort scellé dans
le mur). Nous décidons de recruter un gardien la nuit et le week-end à notre étage. Heureuse idée, car une semaine plus tard, nouvelle intrusion limitée aux étages inférieurs, dûment saccagés. La
presse ironise sur cet immeuble du ministère des finances transformé en libre service pour cambrioleurs. Je me fends d’une lettre au ministre où j’exprime mon extrême préoccupation, ainsi que
quelques doutes sur le comportement des gardiens du ministère, car l’immeuble est gardé jour et nuit par trois personnes habitant à demeure dans une maison située sur le parking.
La police a le même sentiment, elle met les gardiens en garde à vue et les défère au parquet, qui les poursuit mais les laisse en
liberté faute de preuves. Lors de ma déposition à la brigade criminelle, j’ai une idée, s’il en était besoin, des moyens de la police. Revenez plus tard, me dit l’inspecteur qui m’avait convoqué
à 8 heures, la machine n’est pas disponible. Les cinq sections de la criminelle ne disposent que d’une machine à écrire mécanique, que les inspecteurs doivent réserver 24 heures à l’avance pour
taper leurs procès-verbaux.
La semaine suivante, lors du quatrième (!) cambriolage, les gardiens se décident à ouvrir un œil, surprennent le voleur en train
d’escalader le premier étage et le font arrêter par la police. C’est un étudiant en informatique, qui a entrepris de monter son petit commerce, un cyber café à Fianarantsoa, une ville au sud de
Tana. Il avoue tout ce qu’on veut et donne les nom et adresse des personnes auxquelles il a vendu les matériels volés. Elles sont à Fianarantsoa et près de Betroka, nettement plus bas, dans une
ville dont l’accès ne se fait que par une mauvaise piste.
Je vois déjà venir la demande de la police, qui n’a pas de véhicule, toute brigade criminelle qu’elle soit : à Madagascar, si la
victime veut que l’enquête progresse, elle doit véhiculer les enquêteurs. De fait, le patron de la criminelle me fait visite. Je donne mon accord pour la voiture et le carburant, avec notre
chauffeur, pour transporter trois inspecteurs, plus le voleur, qui doit identifier les recéleurs. Mais le commissaire continue à se tortiller sur sa chaise, en regardant la pointe de ses
souliers : je suis gêné de vous demander cela, me dit-il, mais nos frais de mission ne sont que de 15.000 FMG par jour (1,20 euro). Pouvez-vous faire quelque chose ?
Le chiffre est dérisoire (c’est le prix d’un plat dans un restaurant modeste), il s’applique à tous les agents de l’État, y compris les
inspecteurs des services judiciaires. L’inspection ne fonctionne que grâce à la Coopération française, qui verse aux inspecteurs une allocation dix fois supérieure.
Pour nos enquêteurs, mon premier mouvement est de dire que ça commence à bien faire, car compte tenu des distances et des pistes,
l’équipée va prendre au moins quatre jours. Mais il vrai que nous pourrions récupérer du matériel et de l’argent, notamment pour notre gestionnaire malgache, à qui on a volé de l’argent
personnel. Nous délibérons entre nous et décidons finalement d’accepter. Je sors mon calepin et fais un budget : petit déjeuner, deux repas, logement, total 100.000 FMG par jour et par
personne, qui seront payés directement par notre chauffeur aux restaurants et hôtels. Le commissaire est tout content, s’excuse à nouveau d’avoir dû présenter de pareilles demandes, et la troupe
s’ébranle.
De retour après quatre jours, le chauffeur nous rend compte : trajet dantesque à l’extrême sud, 19 heures de route le premier jour,
plus de pistes, traversée de rivières à gué. Mais l’enquête est un succès, la police retrouve tout. L’inspecteur m’avait annoncé qu’il entendait arrêter les recéleurs pour les ramener à Tana.
Mais, pendant le trajet, il reçoit un coup de téléphone du ministre de l’intérieur : « il n’y a pas lieu » d’arrêter les intéressés, mais seulement de leur remettre une convocation
à la brigade criminelle à Tana. Il s’agit de la sœur d’un député et d’une greffière de Fianarantsoa, qui a acheté l’un des ordinateurs pour en faire cadeau à sa fille, juge à Ambositra…
Je fais savoir urbi et orbi que je ferai un incident grandiose s’il advenait que lesdites recéleuses bénéficient d’un traitement
« préférentiel » lors de la décision de poursuite. Aux dernières nouvelles, tout le monde a été déféré au parquet, le voleur placé sous mandat de dépôt et les recéleuses laissées en
liberté. Affaire à suivre, je dois m’assurer qu’elles ont été effectivement poursuivies, faute de quoi pas mal de personnes en entendront parler de façon circonstanciée.
La police nous a restitué les ordinateurs volés (j’ai retrouvé le mien avec joie). Il nous restera à demander en justice l’attribution
des matériels saisis, achetés avec l’argent provenant du vol. La pratique locale permet en effet ce dédommagement en nature, ce qui est une solution inattendue, mais assurément plus efficace
qu’une condamnation à dommages-intérêts.
Quelques jours avant ces péripéties, j’avais pu découvrir de nouvelles beautés de Madagascar en parcourant la route du Sud, de Tana à
Tuléar, l’une des étapes incontournables de tout voyage touristique dans la Grande Ile. Les taxis brousse, qui ne font pas de tourisme, le font en 16 heures, en roulant jour et nuit, les
visiteurs en quatre jours. J’ai fait ce trajet en compagnie de l’ami Laurent Rieuneau, membre de Jugenet et administrateur de la liste Thémis France, recruté comme expert pour une étude de
faisabilité sur la centralisation et l’informatisation du casier judiciaire à Madagascar. Comme il lui fallait voir des tribunaux dans les provinces, je lui ai confectionné une série de visites
de juridictions le long de la route, qui devaient finir en apothéose par une rencontre avec Christian, procureur général à Tuléar. Mais celle-ci finalement n’a pas pu avoir lieu, car Christian
avait été appelé à Tana.
Les guides touristiques affirment qu’on peut admirer seize paysages différents tout au long des 1.200 km du trajet. Je n’ai pas compté,
mais je le crois volontiers. La première moitié du trajet traverse les Hautes Terres, paysages de collines escarpées et de montagnes. Les maisons sont ocre rouge, en pisé, tout est net, on ne
voit aucun matériel ni outils aux abords des habitations (contraste avec les vilains bric à brac de matériels agricoles auprès des fermes françaises sous les hideux hangars en tôle ondulée).
Explication : les outils, en faible nombre il est vrai, sont entreposés au rez-de-chaussée, avec les animaux, tandis que la partie habitation est à l’étage.
La moindre surface disponible est exploitée, en rizières ou pour des cultures maraîchères, le plus souvent en terrasses qui suivent la
courbe des reliefs. Parler d’opulence serait hors de propos, car les habitants ne sont pas précisément milliardaires, mais l’ensemble donne une impression d’activité industrieuse et de
prospérité, tempérée par la vision des enfants en guenilles qui accourent dès que la voiture s’arrête sur le bas-côté.
Après Fianarantsoa, le paysage s’élargit brusquement, la plaine devient désertique, bordée par de hautes montagnes aux pointes acérées.
Les formes et les couleurs changent constamment. Plus loin, c’est le spectaculaire massif de l’Isalo, des roches de grès avec une érosion longitudinale des couches plus tendres. On est dans un
immense chaos minéral aux formes fantastiques. Étape au Relais de la Reine, que je ne saurais trop recommander, des groupes de bungalows en grès insérés dans chaque creux du paysage, l’ensemble
est d’une beauté confondante.
La route traverse Ilakaka, ville champignon née en quelques semaines après la découverte d’un énorme gisement de saphirs. L’État a
commis l’erreur de laisser faire, alors qu’une exploitation industrielle aurait été possible, car le gisement est bien localisé et facilement accessible. Des dizaines de milliers de creuseurs
cherchent fortune, le bois manque dans le désert, les trous ne sont pas étayés et ensevelissent régulièrement les malheureux. Les autres creuseurs sont exploités par les intermédiaires. 60 kg (!)
de saphirs de Madagascar arrivent chaque semaine en Thaïlande, la production annuelle est estimée à 8 tonnes, pratiquement tout est vendu et exporté en fraude, et le pays perd des milliards
chaque année. La « police minière » comprend 5 personnes, basées à Tana, sans véhicule. Tout est dit…
Désormais, lors de la découverte d’un nouveau gisement de saphirs ou de rubis (le sous-sol de Madagascar est d’une richesse inouïe), les
gendarmes bouclent le secteur et en interdisent l’accès aux creuseurs, en attendant une hypothétique exploitation organisée. Un expert de notre programme est sur place, pour formuler des
propositions, en vue vraisemblablement d’un nouveau programme spécifique, car la tâche est immense. Les masses financières sont colossales, la corruption est généralisée du bas en haut de
l’échelle. Mais des solutions existent, elles ont été mises en œuvre en Afrique pour le diamant en s’appuyant sur les opinions publiques (processus Kimberley interdisant la négociation de
diamants exploités par des guérillas sanguinaires).
Dans l’immédiat, des méthodes de surveillance simples permettraient de contrôler les circulations de pierres précieuses, avec des
patrouilles au plus près des sites de production. La partie douanes de notre programme participe à ce processus, sous la férule de mon collègue Bernard, haut fonctionnaire des douanes qui connaît
la musique. Sur ce point précis, il a fait le forcing auprès du nouveau directeur général pour obtenir la création de brigades mobiles de surveillance qui, curieusement, n’existaient pas jusqu’à
présent, les douaniers se contentant de contrôles statiques à l’aéroport et dans les grands ports. Dès la parution du décret, il lancera la procédure d’acquisition des véhicules
nécessaires.
La douane est un secteur crucial, puisqu’elle procure plus de la moitié des ressources du budget de l’État. Elle est réputée massivement
corrompue. Un collègue me disait un jour que le procureur du lieu était milliardaire. Explication : il a épousé la fille d’un douanier… A l’intérieur du corps des douaniers, peu nombreux,
chacun protège l’autre. Chacun, aussi, sans doute, « tient » les autres. La sanction habituelle, lorsqu’un cas de corruption est avéré et ne peut plus être couvert, consiste à déplacer
l’agent dans une autre recette, où il peut évidemment nuire de nouveau.
Peut-être les choses vont-elles changer avec la création du « Bianco » (Bureau indépendant anti-corruption) qui a maintenant
près d’un an d’activité. Devant les collègues de la Chaîne pénale anti-corruption (sorte de pôle financier compétent sur Tana), j’ai tenté l’autre jour de « vendre » la tactique des
Américains contre Al Capone, envoyé à Alcatraz non pas pour meurtre, extorsion de fonds ou proxénétisme, mais pour fraude fiscale, puisqu’il n’avait pas pu, et pour cause, justifier du paiement
de l’impôt sur ses énormes revenus.
Partez des signes extérieurs de richesse, ai-je dit, prenez une personne présentée comme notoirement corrompue, interrogez-la sur
l’origine des fonds et sur le paiement de l’impôt correspondant, vous pouvez faire tomber n’importe qui. Mes interlocuteurs ont paru frappés de saisissement. Ils nous faudrait une plainte ont-ils
dit faiblement. Pas du tout, ai-je répliqué, un officier de police judiciaire ou un procureur peuvent faire des enquêtes d’initiative.
A la réflexion, peut-être le propos relevait-il de l’erreur pédagogique. Pour ce que j’ai pu voir, les Malgaches ont à la fois un grand
respect pour l’autorité et une profonde allergie aux situations de conflit. C’est au point que ceux avec lesquels nous travaillons dans les ministères viennent parfois nous informer de telle ou
telle situation scandaleuse en ajoutant, en nous regardant fixement : ce serait bien que le ministre soit informé. Car eux-mêmes ne le feront pas. Dans ce contexte, même pour un magistrat ou
un policier déterminés, prendre l’initiative de faire tomber un « gros poisson » n’est pas une démarche naturelle.
Mais les choses bougent de ci de là. L’administration pénitentiaire commence à parler d’un plan de relance et de contrôle des camps
pénaux, dont la production, supposée alimenter les prisons, est pour l’heure massivement détournée. Et ma corvée périodique, le rapport d’activité trimestriel, a eu une suite inattendue : au
dernier exemplaire, j’avais annexé nos lettres et rapports sur les prisons du Nord, dont j’ai parlé précédemment, qui faisaient part notamment de la situation d’un Village pénitentiaire
fonctionnant hors de tout contrôle pour le plus grand bénéfice du chef de camp. J’ai reçu, en copie, une lettre de la présidente du Conseil supérieur de lutte contre la corruption dénonçant
officiellement ces faits au Bianco.
Chronique malgache 8 12 décembre 2005
Souvent dans des articles relatifs à des pays en voie de développement, on cite le fait que les habitants ont moins de 2 dollars par
jour pour vivre. À Madagascar, on n'en est pas même là. Le seuil de pauvreté a été fixé à 10 euros par mois. Alors que cette somme est dramatiquement faible, 72 % de la population sont en dessous
de ce seuil. 10 euros par mois, 33 centimes par jour... Autre chiffre : neuf familles sur dix n'ont pas l'eau courante. On voit constamment, même à Tana, des femmes ou des enfants (plus rarement
des hommes...) plier sous le poids de deux seaux d'eau qu'ils sont allés chercher à la fontaine publique, payante.
Dans ce contexte, les petits métiers sont nombreux. Les technocrates malgaches, qui ont de l'imagination, leur ont donné un nom : les
"unités de production informelle". Le trouveur de places de parking, très utile en centre-ville, arrive à découvrir un emplacement dans les endroits les plus improbables. Lorsqu'on est parvenu à
se garer soi-même, on voit arriver un petit garçon courant à toutes jambes : le gardien c'est moi, dit-il. On fait semblant de le croire et en partant on lui donne son billet de 500 francs
malgaches (4 centimes d'euros). Sur le bas-côté de la route près de chez moi, un panneau annonce : soudure de radiateur (automobile). Bien que le créneau paraisse étroit, la clientèle est là.
L'établissement consiste en une caisse en bois retournée, sur laquelle est assis l'homme de l'art, et, évidemment plus précieux, deux bouteilles de gaz pour le poste à soudure. Les Malgaches,
volontiers badauds, font cercle et admirent le travail.
Il y a quelque temps, notre collègue malgache, coordonnateur national pour la douane, est venu me demander une journée d'absence
autorisée pour participer dans sa famille à un « famadihana » (retournement des morts). Les Malgaches ont une grande dévotion pour leurs ancêtres défunts et font toujours l'impossible pour que
ceux-ci soient inhumés dans le caveau familial, généralement construit sur le terrain d'origine de la famille. À intervalles réguliers, ils se rassemblent pour cette cérémonie au cours de
laquelle on sort du caveau les corps des ancêtres, on les enveloppe d'un linceul neuf et on les promène autour de la maison, dans une ambiance de fête. On convie la parenté la plus reculée, ainsi
que les habitants du village qui, au stade précédent, ont pris en charge les funérailles. Jusqu’à 300 ou 400 personnes sont là. Les réjouissances durent trois jours durant lesquelles on fait
bombance avec force zébus et porcs abattus pour l'occasion, en arrosant le tout au toaka gasy, alcool clandestin qui titre plus de 70 °.
J'ai une carte d'étudiant, ce qui me ravit à mon âge avancé, étudiant en langue malgache, délivrée par l'Alliance Française. Le
malgache, c'est facile, disent les Malgaches : pas de singulier, pas de pluriel, pas de masculin ni de féminin, pas de personnes pour la conjugaison des verbes, on change seulement la première
lettre pour passer du présent et de l'infinitif au passé et au futur. C'est quand même un peu plus compliqué. A peine commence-t-on à maîtriser les différents verbes à l'actif qu'on apprend qu'il
faut utiliser le passif : on ne dit pas je bois de l'eau, mais c'est de l'eau qui est bue par moi. Et le malgache a un temps circonstanciel, inconnu en français. Lorsque la prof demande une
phrase avec l'impératif passif circonstanciel, on a comme une sueur d'angoisse.
Mais tout ça, ce sont des histoires de professeurs, me dit un directeur de la pénitentiaire. Si vous vous faites comprendre, peu importe
que vous n'utilisiez pas le temps approprié. La difficulté principale, en réalité, réside dans la rapidité d'élocution des Malgaches, qui prononcent une petite moitié seulement de chaque mot. Le
son "tchin", par exemple, correspond au mot "hoatrinona" (combien, pour un prix). Il faut le savoir, comme dit l'autre. J'ai donc suivi les trois mois du cycle élémentaire, mais je traîne un peu
pour m'inscrire au cours du niveau intermédiaire, qui doit normalement être suivi du niveau avancé.
Il y a quelques semaines j'ai pu sortir mon rapport sur les détentions préventives de longue durée, après une enquête de plusieurs mois
de Jocelyne, notre coordonnatrice nationale justice, sur une série de situations individuelles révélées par un état nominatif des personnes en détention préventive depuis plus de dix ans. Les
résultats sont accablants, au point que le rapport transmis à la ministre de la justice, aux principaux directeurs du ministère et à l'ambassadeur européen est rédigé en des termes qui sont tout
sauf diplomatiques.
Première constatation : les établissements pénitentiaires n'ont pas enregistré l'existence de certaines condamnations. Depuis longtemps,
les tribunaux ne parviennent plus à établir les pièces d'exécution des décisions, notamment les extraits de jugement ou d'arrêts destinés à la prison. Celle-ci n'est donc informée d'une
condamnation que par une mention griffonnée par le magistrat du ministère public pendant l'audience après le verdict sur le cahier de l'agent d'escorte. Il suffit que, pour une raison quelconque,
l'information ne parvienne pas jusqu'au greffe de la prison pour que l'intéressé soit toujours considéré comme en détention préventive. Pour l'un des détenus de notre liste, il est apparu pendant
notre enquête qu'il avait été condamné en 1993 (!). Il aurait dû être libéré en 2002 mais était toujours incarcéré lorsque nous avons vérifié sa situation. Il a été sorti en catastrophe en
juillet 2005. Résultat : trois ans et quatre mois de détention arbitraire. Ici, j'ai parlé de « scandale absolu », ce qui paraît approprié.
Le malheureux attendait patiemment qu'on daigne s'intéresser à son sort. La docilité des détenus malgaches est sidérante. Lors de notre
voyage dans le nord en août dernier, nous avions vu une maison de sûreté destinée en principe aux condamnés mais qui, comme d'habitude, hébergeait également des prévenus. Problème : le tribunal
se trouve à 70 km et la prison, dont le budget est minuscule, n'a pas de véhicule. Le tribunal s'arrange en conséquence pour convoquer les prévenus par paquets de 40. La troupe s'ébranle pour un
trajet de deux jours, à pied. Deux gardiens escortent les détenus, dont aucun n'est menotté, tout le monde dort dans la forêt. Comme dit le gardien-chef, à l'aller ça va, mais au retour, quand
ils ont été lourdement condamnés, l'ambiance est moins bonne. Mais l'effectif au complet réintègre l'établissement...
Autres constatations: une série de prévenus incarcérés pour vol de bovidés, toujours en cours d'instruction depuis 10 et 15 ans, sans
que la chose paraisse préoccuper qui que ce soit, d'autres, dont l'instruction est terminée depuis 10 ans, mais toujours en attente de jugement. Au fur et à mesure que Jocelyne arpente les
bureaux avec sa liste, le parquet général retrouve des dossiers dans ses placards. Neuf sont fixés en urgence devant les cours criminelles entre août et octobre 2005, notamment un, avec deux
détenus, à Antsirabe, près de Tana, dont l'instruction était terminée depuis 1993.
Le plus préoccupant est l’inefficacité du système de contrôle, qui repose sur l’envoi aux autorités concernées d'un état nominatif
mensuel des détenus établis par chaque prison et faisant apparaître la situation pénale de chacun. Diverses propositions sont formulées en conclusion du rapport, dont nous allons reparler avec le
ministère de la justice. Le directeur de cabinet a déjà décrété qu'il fallait en finir avec cette situation. Il a constitué en enquêteurs ad hoc une partie des magistrats de l'administration
centrale et leur a demandé d'éclaircir les situations de ces détenus.
Sur cette fameuse liste des plus de dix ans, j'avais relevé la présence d'un détenu qui me paraissait le plus ancien prévenu de
Madagascar : un homme incarcéré il y a 26 ans, non encore jugé définitivement dans la mesure où sa condamnation avait été cassée et où, selon les indications de la liste, il était en attente de
jugement devant la nouvelle cour criminelle. L'intéressé se trouve à la prison de Nosy Lava, sur une île dans le Nord-Ouest, qui a servi autrefois à la déportation d'opposants politiques.
Jean-Michel souhaite depuis plusieurs semaines vérifier sur place la situation de cette prison, sur laquelle courent les bruits les plus contradictoires : tantôt elle est détruite et vidée de
détenus, tantôt les détenus y circulent à leur guise. Notre gestionnaire nous raconte l'histoire récente de deux plaisanciers allemands ayant abordé par mégarde sur l'île et qui ont fini
décapités.
Nous décidons d'aller voir sur place. Les gens de l'Union européenne, un peu inquiets, nous demandent de prendre des précautions et nous
prévenons en conséquence l'administration pénitentiaire. Mon collègue des douanes Bernard profite de l'occasion pour décider de faire visite au receveur de la bourgade en face de l'île, à
Analalava. Mais il y a pas de téléphone, ni fixe, ni portable. Au bout d'une semaine, Pascal, le coordonnateur national pour la douane, arrive en brandissant triomphalement un post it : le
receveur a été prévenu par une succession de messages radio de la gendarmerie, relayés de poste en poste.
Par la route, il faut maintenant une bonne semaine pour aller jusque-là bas, car la saison des pluies a commencé. Nous prenons l'avion
pour nous rapprocher, un moyen puis un très petit avec des sièges genre camping. Nous attendons ensuite des heures pour trouver finalement un minibus plein de trous qui part sur la piste.
Celle-ci est sérieusement ravagée par les pluies et le véhicule avance le plus souvent au pas en dérapant copieusement.
Un moment, alors que la nuit est tombée, nous nous trouvons au bas d'une côte devant une succession de ravines entrecroisées d'un bon
mètre de profondeur. Le chauffeur est perplexe et s'arrête. Nous descendons du minibus pour alléger la charge, le véhicule fait plusieurs tentatives, on le pousse pour le remettre dans l'axe, il
parvient à trouver un passage et s'élance jusqu'en haut de la côte, nous laissant derrière lui dans le noir. Nous avançons d'un pied prudent sur une partie du bas-côté qui paraît plus
ferme.
À l'arrivée, un village du bout du monde. Le site est plutôt joli, au bord de la mer, mais donne une impression de total abandon. Pour
le receveur des douanes, c'est plus qu'une impression : c'est la première fois qu'il reçoit une visite alors qu'il est sur place depuis deux ans et demi. Comme il est seul à son poste, il n'a
pris aucun congé depuis cette date, alors que son épouse est de l'autre côté sur la côte Est et ses enfants plus loin encore. Trois responsables locaux de la pénitentiaire, qui sont là également,
opinent, qui n'ont eu aucun congé annuel ni même hebdomadaire depuis plusieurs années.
Les pénitentiaires nous expliquent que sur l’île de Nosy Lava se trouve une maison de force (établissement de sécurité) dont les
bâtiments sont détruits depuis plusieurs années, qui a dans son effectif un peu plus de 60 détenus dont la majorité se trouve dans un camp pénal près d’Analalava et dont 12 restent sur l'île.
Tous sont condamnés à mort ou condamnés à perpétuité sauf un, condamné à temps, mais ayant une autre affaire en cours. À Madagascar, les condamnés à mort ne sont pas exécutés, mais leur peine
n'est pas commuée. Ils restent donc incarcérés jusqu'à une hypothétique mesure de grâce ou jusqu'à leur décès. Le « directeur », et unique membre du personnel de surveillance, ne réside
pas sur place et se rend sur l'île régulièrement mais avec difficulté dans la mesure où il lui faut six heures de pirogue.
Nous embarquons sur un canot (à moteur) et arrivons sur l'île. Les bâtiments de l'ancienne prison sont immenses, ils pouvaient
accueillir 1000 détenus. On a l'impression de voir des photos de l'ancien bagne français de Cayenne, des plantes tropicales poussent dans les cellules dont ne restent que les murs. Il fait beau
et très chaud, la plage immense est bordée de cocotiers inclinés vers la mer. Les détenus logent dans des parties un peu moins délabrées qu'ils ont pu aménager, avec un petit jardin devant la
porte. Ils se déplacent dans l'île où se trouvent trois villages avec 200 habitants, ils fréquentent volontiers les femmes du village, l'un d'entre eux a un enfant de dix ans. Plusieurs
s'approchent et engagent la conversation puis nous font faire le tour du propriétaire. Ils nous ouvrent obligeamment plusieurs noix de coco vertes pour que nous puissions nous rafraîchir.
Sur le livre d'or de la prison, un fragile cahier jauni, un inspecteur avait noté en 2001, dernière visite reçue par
l’établissement : « S'agit-il d'un progrès ou d'une régression en matière de protection des droits de l'homme ? » Les détenus, eux, ont la réponse : alors que la chose leur
serait facile, ils se gardent bien de s'évader dans la mesure où, s'ils étaient repris, il seraient immédiatement enfermés dans un dortoir de 120 à la maison de force près de Tana. Ils n’oublient
pas tout de même de s'enquérir auprès de nous des possibilités de libération conditionnelle. Nous leur donnons l'information selon laquelle le nouveau décret récemment sorti (rédigé avec notre
participation) devrait améliorer les perspectives.
L'état mensuel que nous pouvons enfin consulter nous donne des renseignements passablement inquiétants : contrairement à toutes les
affirmations entendues à l'administration centrale, deux prévenus se trouvent incarcérés dans l'établissement avec, comme d'habitude, des dates d'incarcération très anciennes. Pas moins de sept
autres sont en attente de réponse à un pourvoi en cassation formé contre leur condamnation par une cour criminelle intervenue parfois il y a plus de dix ans. L’un deux a été incarcéré en 1972 et
est, cette fois, le prévenu le plus ancien de Madagascar avec 33 ans de détention alors qu'il n'est pas encore définitivement jugé.
Je ne peux m'empêcher de penser que 1972 est l'année au cours de laquelle je suis entré à l'École de la magistrature. Pendant toutes ces
années, alors que j’accomplissais mon temps d’école, puis que je connaissais mes diverses affectations, lui était à Nosy Lava.
Comme indiqué dans unprécédent article, le Parlement avait décidé d'instaurer de nouvelles modalités de mise en oeuvre de la responsabilité des magistrats.
Il prévoyait la possibilité de poursuites disciplinaires en cas de "violation grave et délibérée d'une règle de procédure constituant une garantie essentielle des droits des
parties".
Le texte a été soumis à l'examen du Conseil Constitutionnel qui, dans une décision du1er mars 2007, vient de déclarer cette
disposition non conforme à la constitution.
L'argument du Conseil est le suivant : les principes d'indépendance de l'autorité judiciaire et de séparation des pouvoirs font obstacle
à l'engagement des poursuites disciplinaires lorsque la violation "n'a pas été préalablement constatée par une décision de justice devenue définitive".
Que cela signifie-t-il exactement ?
Certainement pas qu'il est définitivement exclu de retenir une nouvelle faute disciplinaire des magistrats comme le souhaite le
Parlement. Le Conseil prend bien soin d'indiquer que les principes précités "n'interdisent pas au législateur d'étendre la responsabilité des magistrats à leur activité juridictionnelle en
prévoyant qu'une violation grave et délibérée d'une règle de procédure constituant une garantie essentielle des droits des parties" puisse engager leur responsabilité.
Par contre, ce que veut dire le Conseil, c'est qu'au cours d'une procédure, si les juges doivent respecter un ensemble de règles
juridiques dont certaines sont faites pour garantir les droits fondamentaux des justiciables (l'accès au dossier, le contradictoire, le droit de se défendre, le droit d'obtenir une décision
motivée etc..), avant que le non respect d'une de ces règles soit susceptible de constituer une faute disciplinaire (si le non respect est grave et délibéré), il faut préalablement que les
juridictions supérieures constatent que la loi a bien été violée.
Cela s'explique aisément. En effet, seul les juges, professionnels du droit chargés de faire respecter la loi, ont pour mission de dire
quand la loi a été violée, y compris par d'autres juges. Ce n'est pas le rôle des citoyens ou des parlementaires, ni même du Conseil supérieur de la magistrature. Il est donc nécessaire, si un
citoyen estime que les premiers juges qui traitent son dossier violent l'un de ses droits procéduraux, qu'il saisisse la juridiction supérieure - Cour d'appel, Cour de cassation, éventuellement
Cour européenne des droits de l'homme - et fasse constater cette violation. Une fois la violation d'une règle de procédure définitivement reconnue, alors ce justiciable pourra prétendre qu'il y a
eu violation grave et délibérée de l'un de ses droits essentiels, et enclencher un processus susceptible de conduire, si toutes les conditions sont réunies, à une sanction disciplinaire du ou des
magistrats ayant commis cette violation.
En plus, la règle retenue par le Parlement aurait conduit à des situations contradictoires. Un justiciable, conseillé en ce sens par son
avocat, aurait pu traverser toutes les étapes d'un procès, sans jamais prétendre qu'il existe une quelconque violation d'un droit fondamental, puis, une fois le litige définitivement tranché, si
la solution ne lui convient pas, soutenir une telle violation sans que les juges chargés du dossier aient pu donner leur avis.
Finalement, le message du Conseil Constitutionnel est simple : oui à une responsabilité renforcée des magistrats, oui à une possibilité
de sanctions disciplinaires en cas de faute délibérée et grave, mais pas n'importe comment.
C'est pour cela que les premiers commentaires lus ou entendus, dénonçant le "retour du corporatisme" ou une "irresponsabilité des juges"
émanent de personnes qui soit n'ont pas lu la décision du Conseil, soit ignorent tout des règles de procédure et de recours, soit font preuve d'une totale mauvaise foi.
Après avoir tenté de transférer sur les juges la responsabilité de son médiocre bilan en matière de sécurité, le président de
l’UMP souhaite remanier de fond en comble l’organisation judiciaire. Ce bouleversement a été acté lors de la convention de l’UMP consacrée à la Justice qui s’est tenue en mai 2006. A cette
réunion, notons-le, un certain nombre de hauts magistrats ont participé en qualité d’intervenants. Leurs fonctions (procureurs généraux, avocats généraux, etc.) furent mentionnées dans le
document distribué à la presse. Retenons de cette présence ostensible à une réunion partisane que la contribution de magistrats à l’élaboration du programme d’un parti n’est pas estimée
incompatible avec le « devoir de réserve ». Cette ouverture d’esprit n’a rien à voir, bien sûr, avec le fait qu’il s’agissait de la formation du ministre de la Justice, et on veut
croire qu’elle s’appliquera à tous… Mais examinons le contenu de ce projet, car c’est le fond qui est intéressant. Et inquiétant.
En premier lieu, la plate-forme préconise qu’il n’y ait plus qu’un seul tribunal de grande instance par département et une cour
d’appel par région. Cela signifie, concrètement, la suppression de la moitié des tribunaux de grande instance (actuellement 181), de certains tribunaux d’instance, et d’une douzaine de Cours
d’appel. Voyons l’argument : « A l’heure du TGV et d’internet, la justice de proximité n’est pas d’avoir un tribunal à dix kilomètres de chez soi ». Nombreux, on le sait, sont les
justiciables susceptibles de se rendre aux audiences en TGV ! S’imagine-t-on que c’est en réduisant de manière drastique les implantations judiciaires sur le territoire qu’on va favoriser
l’accès au droit ? Qu’on va améliorer les rapports entre la société civile et sa justice en construisant d’énormes blockhaus judiciaires, où des centaines de magistrats et de greffiers se
pressent dans des bureaux (quand ils en ont), tout en laissant dépérir les maisons de justice et du droit ?
Le projet prévoit ensuite de transformer les membres du ministère public en quasi-fonctionnaires placés sous l’autorité d’un
« procureur général de la nation », sorte de janus mi-politique mi-judiciaire. Jusqu’ici, ils étaient, comme leurs collègues du siège, garants de l’intérêt général et, dans ce
cadre, chargés de veiller à la régularité des enquêtes. Car il n’est pas de l’intérêt général que celles-ci soient bâclées ou approximatives. Quelle sera la distance des « parquetiers »
avec les services policiers placés sous la tutelle de l’exécutif, s’ils dépendent eux-mêmes de ce maréchal judiciaire nommé par le pouvoir politique ? Il y avait 7.700 magistrats en France.
C’était peu (il y en plus de 20.000 en Allemagne). Soustraction faite des 1.800 parquetiers, si ce projet voit le jour, il y en aura… un peu moins.
Troisième point-clef du projet : la démolition de la justice de l’enfance. Avec une première mesure phare : la division en deux
tronçons séparés des juges de l’enfance (aux uns la répression, aux autres la protection). Sans doute pense-t-on qu’on punit mieux… quand on ne sait plus aussi protéger. Autre
chamboulement : l’abrogation de l’atténuation de peine (qui brise le consensus républicain sur la nécessité de ne pas juger des enfants comme des adultes, même s’ils peuvent
répondre de leurs actes). Ainsi, au lieu de réformer intelligemment la justice des mineurs, et lui donner les moyens de fonctionner face aux nouvelles formes de délinquance juvénile, mais aussi
aux effets de la crise sociale, civile et familiale, on préfère ébranler les principes qui la fondent depuis 1945, pour l’aligner sur la justice des majeurs, sans dire un mot du recrutement
d’éducateurs, de juges et de greffiers qui s’impose.
Enfin, l’UMP préconise que des peines « planchers » soient appliquées aux récidivistes. Cette automatisation de la
réponse pénale est une régression civilisationnelle : c’est le principe d’individualisation des peines qu’on menace. La récidive est déjà, évidemment, prise en compte par les tribunaux.
Mais dans la marge d’appréciation qui subsiste réside le foyer de sens de l’acte de juger. Quel sera le rôle de l’avocat chargé de « défendre » un individu qui connaît déjà sa
peine ? Que deviendra la qualité des audiences (du latin audire : entendre) si elles ne sont plus que des meetings à sens unique où se notifient des
« tarifs » pré-fixés ?
L’institution judiciaire est en crise. De moyens, de performance, de crédibilité. Une démarche de changement réaliste qui essaye
de l’améliorer sans détruire sa substance est pleinement d’actualité. Répondre au besoin de justice dans les quartiers et pas seulement dans les centres villes, développer les politiques
d’accès au droit, humaniser la procédure pénale et améliorer l’équilibre des droits entre les parties, renforcer l’indépendance de la magistrature, doubler le budget de la Justice en 5 ans, mais
aussi promouvoir une réponse rapide et proportionnée aux premiers actes de délinquance et développer qualitativement l’aide aux victimes, tout cela est indispensable. Mais ce qui se dessine là,
c’est un schéma, un format et un « climat » radicalement nouveaux. Après avoir démagogiquement pris appui sur de réelles difficultés (tenant à la misère de moyens, unique en Europe), on
nous prépare un démembrement du système de justice.
Le Président de l’UMP a fréquemment notifié aux juges le mépris dans lequel il les tient, jusqu’à parfois critiquer publiquement
des décisions judiciaires. Il a stimulé des divisions contre-productives entre la police et la justice. Il parlait, avant d’avoir « changé », de « racaille » et de
« gangrène », ce qui ne pousse pas au scrupule dans l’examen des cas individuels. Il a usé du qualificatif (emprunté à l’extrême droite) de « droit-de-l’hommistes ».
L’ambiance créée à petites touches, nous voici maintenant à la croisée des chemins.
Dans un entretien au Parisien du 20 octobre 2006, Nicolas Sarkozy proposait que « toute personne portant atteinte
à l’intégrité physique d’une victime fasse de la prison préventive »… Si on s’en tient aux violences recensées en 2006, prés de 435.000 personnes devraient donc aller en prison ? Il y
en a 60.000. On voit le changement d’échelle. Voici un projet inspiré clairement des Etats-Unis, déjà exposé dans un livre en 2001 : « Les critiques du système américain dénoncent la
surpopulation carcérale. Je n’ai jamais compris la pertinence de cet argument car, après tout, il vaut mieux voir les délinquants en prison que dans la rue ! ». Deux millions de
personnes sont détenues aux U.S.A. Appliqué en France, un tel taux d’incarcération donnerait : 450 000 détenus. Or la société américaine est l’une des plus criminogènes du monde
développé. On peut avoir, en même temps, l’ultra-violence et un système hyper-punitif qui distribue sans compter les années de prison. Mais pour parvenir à implanter le modèle punitif
américain, il faut d’abord désarticuler la justice Française, en la robotisant et en la plaçant sous tutelle policière, au mépris de l’équilibre des pouvoirs.
Telle est la substance du projet de Nicolas Sarkozy. Mieux vaut le savoir, et le dire, avant qu’il ne soit trop tard.
Un des candidats à l'élection présidentielle de 2007 vient de ressortir l'idée de séparer, dans les tribunaux pour
enfants, la fonction de protection de l'enfance (l'assistance éducative), et la fonction de répression (la sanction des délinquants). Il y aurait non plus un juge des enfants par secteur, mais
deux, l'un en charge du civil et l'autre du pénal.
Cette proposition n'est pas nouvelle. Il n'est pas surprenant qu'elle réapparaisse pendant une campagne électorale, le
thème de l'insécurité faisant recette et certains candidats étant tentés de montrer un maximum de muscles. Car l'idée sous-jacente est de différencier le juge chargé d'aider les malheureux
mineurs en danger qui ont droit à notre sollicitude (les bons), et le juge chargé de réprimer les mineurs délinquants (les mauvais). Et il est parfois affirmé que ainsi les jeunes comprendraient
mieux les réactions des adultes, autrement dit que l'aide ne viendrait plus parasiter le prononcé et la mise en place des sanctions.
L'idée peut sembler attrayante... tant que l'on n'a pas mis un pied dans un tribunal pour enfants.
Que constate-t-on sur le terrain : que les mineurs qui commettent des actes de délinquance à répétition sont pour la
quasi totalité d'entre eux des jeunes désocialisés, en rupture avec l'école, grandissant dans un environnement géographique dégradé, dont les parents sont souvent dépassés, et dont le
parcours ressemble à une course de saut d'obstacles qui les conduit de dérive en dérive.
L'acte de délinquance n'est que l'une de ces dérives. Il est en lien avec les autres (un jeune se lie à une bande qui
fait des mauvais coups parce qu'il ne va plus à l'école, il ne va plus à l'école parce qu'il est en échec scolaire et ne supporte plus d'être le mauvais au fond de la classe, il est en échec
parce que l'éducation nationale n'a pas su ou pu le rattraper quand il a commencé à prendre du retard etc..).
Pour que la réaction des adultes soit efficace, et que soit obtenue une modification importante de la trajectoire des
mineurs qui commettent des actes de délinquance, il est plus que tout indispensable d'agir sur tous les paramètres en même temps, d'organiser de façon harmonieuse les mesures d'aide et les
sanctions, bref de travailler de façon particulièrement claire, cohérente et compréhensible par eux. L'aide et la sanction forment un tout indispensable, l'une étant le complément indissociable
de l'autre, dans les deux sens.
Peut-on imaginer un instant que le juge qui punit ignore ce que fait au même moment le juge qui aide ? Souhaite-t-on que
le premier envisage d'envoyer le mineur en prison à un moment donné alors que l'autre au même moment apprend par les travailleurs sociaux que le mineur à trouvé enfin un employeur et semble faire
des efforts méritoires pour se réinsérer ? Évidement non.
Séparer les deux fonctions est d'autant plus inutile qu'un même juge peut tout à fait, de façon logique et
efficace, aider et punir en même temps. C'est ce que, dans une toute autre mesure, les parents qui élèvent leurs enfants font chaque jour.
La proposition lancée une nouvelle fois pendant cette campagne est donc inopportune, et il est plus que probable qu'elle
réponde à un autre objectif que le mieux être des mineurs en grande difficulté.
Le parlement vient de voter une nouvelle modalité de mise en oeuvre de la responsabilité des magistrats. Après bien des
hésitations quant à la formulation de la règle et aux modalités de saisine du Conseil supérieur de la magistrature, le principe est acquis. Les magistrats peuvent être sanctionnés non seulement
comme auparavant quand ils ont commis des fautes ordinaires (infraction pénales, comportements choquants, travail non fait etc..), mais aussi dorénavant "en cas de violation grave et délibérée
d'une règle de procédure constituant une garantie essentielle des droits des parties, commise dans le cadre d'une instance close par une décision de justice devenue définitive".
On le sait, la volonté d'inscrire dans la loi les conséquences de certaines défaillances des magistrats découle
directement de l'affaire dite d'Outreau, et des travaux de la commission d'enquête parlementaire.
Le principe peut être approuvé. Les magistrats exerçant des prérogatives de puissance publique qui ont un impact très
fort sur leurs concitoyens, leurs comportements et leurs pratiques doivent être observés et contrôlés en permanence. Et tout doit être fait pour repérer les manquements et faire en sorte qu'ils
prennent fin au plus tôt et ne se reproduisent pas. C'est pourquoi seule une attitude particulièrement corporatiste pourrait inciter les magistrats à tenter d'éluder le débat sur la qualité de
leur travail.
Mais de quoi parle-t-on ? Raisonnons par étapes.
- Les violations délibérées des règles essentielles de la procédures sont plus que rares. Si parfois la prestation des
magistrats n'est pas d'une qualité optimale, il est rare de trouver à l'origine une volonté consciente de mal faire. Il est donc probable sinon certain que les situations susceptibles de
correspondre à la nouvelle règle légale ne vont pas être nombreuses. Autrement dit, ce débat autour des nouvelles fautes punissables des juges a pris une importance dans le débat public
disproportionnée par rapport à la réalité judiciaire quotidienne.
- L'une des erreurs majeures du raisonnement est de considérer que là où il y a prestation de qualité
insuffisante il y a faute punissable. Comme cela a été souligné dans un autre article, il faut avant tout bien distinguer faute et manque
de compétence. La faute punissable existe lorsque le magistrat qui pourtant dispose des capacités et des moyens pour faire un travail de grande qualité fournit une prestation médiocre, en sachant
pleinement qu'il aurait pu faire mieux s'il l'avait voulu. Mais il y a manque de compétence et non pas faute quand le magistrat fait ce qu'il peut avec ce qu'il a, en lui et autour de lui.
Autrement dit, le risque d'une sanction, ou son prononcé, a pour but de contraindre un individu à agir autrement. C'est pour ces raisons que le manque de compétence ne se solutionne pas par une
sanction. Quand une personne fait au mieux de ses capacités mais malgré cela n'y arrive pas, la sanctionner ne lui apportera jamais la compétence qui lui manque. Va-t-on demain renvoyer devant
une commission de discipline le jeunes enseignant qui se retrouve dans une classe difficile et qui n'arrive pas à faire face devant des jeunes agités et violents et dont les retards
d'apprentissages s'aggravent ? Faudra-t-il sanctionner le jeune médecin qui moins habile que ses aînés détecte moins rapidement la pathologie de son patient d'où un retard de mise en oeuvre d'un
traitement ? Evidemment non. Dès lors, raisonner en termes de faute chaque fois que l'institution judiciaire fait preuve d'une défaillance n'a pas de sens tant que la différence n'est pas faite
entre prestation délibérément insuffisante et manque de compétence.
Revenons un instant sur l'affaire dite d'Outreau, et supposons qu'un jeune juge d'instruction,
n'ayant encore jamais eu à affronter une procédure extraordinairement difficile, n'ait pas su faire face malgré toute sa bonne volonté. Vouloir punir par une sanction disciplinaire son manque
d'expérience est absurde. Soulignons le une fois encore, l'expérience ne se décrète pas, elle s'acquiert au fil du temps Par contre, il est indispensable, à la lumière de cette procédure
douloureuse, de réfléchir, entre autres pistes, à la formation des magistrats qui est manifestement insuffisante, de s'interroger sur
la nomination de jeunes magistrats à des postes délicats surtout quand ils sont seuls dans une juridiction ou avec un collègue à peine plus ancien, ou, pour les juges d'instruction, à la création
de pôles fonctionnels.
- Et même si un magistrat semble avoir violé un principe essentiel de la procédure sera-t-il systématiquement le seul et
unique fautif ? La réponse est non. Prenons un exemple en restant dans le domaine pénal..
Une règle de procédure érigée pour respecter un droit fondamental est l'obligation de motiver les décisions. En effet,
c'est la connaissance par le justiciable du raisonnement suivi par le juge et qui l'a mené jusqu'à sa conclusion qui rend la décision acceptable à défaut d'être approuvée. C'est pourquoi toute
juridiction de recours contrôle la qualité des décisions qui lui sont soumises, et sanctionne (par la nullité en Cour d'appel et par la cassation devant la Cour du même nom) toute insuffisance de
motivation.
Pourquoi le juge correctionnel s'abstient-il parfois de motiver ? La réalité est moins simple qu'il n'y paraît. Sans
doute certains juges seront-ils avares du crayon (ou du clavier aujourd'hui) par facilité ou par paresse. Mais, et c'est un fait indiscutable, certains juges ne disposent pas du temps nécessaire
pour motiver longuement chacune de leurs décisions, tout simplement parce que le nombre de dossiers qu'ils ont à traiter leur impose d'aller (trop) vite de l'un à l'autre.
Mais alors, qui est fautif ? Le juge qui choisit de réduire la motivation de ses décisions l'est manifestement puisque
s'il veut les motiver complètement il le peut toujours, même si le traitement de tous ses dossiers prend du retard. Mais bien des juges correctionnels qui ont trop de dossiers à traiter ont fait
savoir au président de leur tribunal que leur service doit être allégé parce qu'ils sont soucieux de la qualité de leur travail et qu'ils veulent donner à chaque décision une qualité minimale.
Alors, si le président refuse de tenir compte de cette situation et attire leur attention sur la nécessité de ne pas prendre de retard, ce qui est un encouragement implicite à continuer à peu
motiver, qui est le plus fautif ? Continuons à remonter la pente. Si ce même président a plusieurs fois alerté le ministère sur le manque de moyens humains dans sa juridiction et que les moyens
supplémentaires nécessaires ne lui ont pas été accordés, qui est fautif ? Le ministère de la justice qui en pleine connaissance de cause a laissé un tribunal dans une situation déplorable ? Les
parlementaires qui n'ont pas accordé au ministère de la justice le budget suffisant ? Nous voici bien loin du juge correctionnel dont l'environnement de travail et les moyens disponibles ne
dépendent que des autres, et que l'on voudrait pourtant voir renvoyé tout seul devant le Conseil supérieur de la magistrature... Mais à tous les niveaux il est tentant de désigner un unique
coupable pour masquer sa propre défaillance.
Finalement, cette nouvelle loi aura peut-être plus de retombées positives que ne le craignent les magistrats. Ceux
d'entre nous qui commettent les erreurs les plus inadmissibles seront plus souvent sanctionnés que par le passé et c'est très bien ainsi. Mais quand des magistrats seront désignés comme
bouc-émissaires de dysfonctionnements plus vastes, l'occasion leur sera enfin donnée de faire apparaître au grand jour certaines réalités peu flatteuses ignorées de nos concitoyens.
Nous serions presque impatients que s'engagent les premières poursuites...
magistrat détaché à Madagascar
mission d'appui à l'Etat de droit mise en place par l'Union européenne
Chronique malgache 5 6 juin 2005
Lorsque j'étais à la cour d'appel de Bordeaux, j'avais eu l'honneur d'être élu (sans être candidat, mais c'est une
autre histoire) président de l'association qui gère le restaurant de l'École de la magistrature et du palais de justice réunis. En arrivant ici j'ai vu avec intérêt dans le Guide du Routard
l'existence d'une cantine du palais de justice dont le guide recommande l'ambiance conviviale. Je m'y suis donc précipité avec émotion.
Certes, on est loin des immenses façades vitrées du bâtiment bordelais, avec son coin café inondé de lumière au
premier étage. Ici, la salle est plutôt resserrée et basse de plafond, mais l'ambiance est aimable. M. Lolo, le gérant, vous accueille avec un grand sourire comme un ami de toujours. Le côté
gastronomique est assez succinct, mais on y mange pour un prix imbattable (10 000 francs malgaches, soit 80 centimes d'euro). C'est bien pour le personnel d'avoir cette cantine sur place, dis-je
un jour à la présidente du tribunal. Mais c'est beaucoup trop cher, répond-elle, ils ne peuvent pas l'utiliser. Et de faire le calcul : 10 000 FMG chaque jour à raison de 20 jours par mois
représentent 200 000 FMG, alors que le salaire d'une greffière est de 300 000 FMG (25 euros).
J'ai réussi à y entraîner une fois mes deux congénères, Jean-Michel et Bernard, qui, à dire vrai, n'ont accepté que
pour m'être agréable. Manque de chance, un serveur a renversé sur le dos de Bernard un bol de bouillon brûlant. Depuis, nous allons plutôt déjeuner sous les tentes bleues au bord de la piscine du
Hilton, qui ne manquent pas d'agrément, mais ce n'est pas la même chose.
Je vais de découverte en découverte, ce qui est assez logique puisque que je ne suis là que depuis quelques mois,
mais j'en reste parfois tout ébahi. Lors d'une rencontre avec des magistrats et des greffiers, la discussion vient sur les délais de délivrance des jugements en matière civile. Il faut en moyenne
deux mois, disent mes interlocuteurs. Je raconte ma pratique de l'époque lorsque j'étais président de tribunal, désormais communément admise en France, qui veut que les décisions ne soient
prononcées que lorsqu'elles sont tapées. J'ajoute : ceci suppose que le magistrat donne sa décision au greffe une quinzaine de jours avant la date du prononcé.
Aussitôt, les visages se ferment, silence de plomb. Aurais-je posé une question gênante, dis-je sur un ton qui se
veut plaisant. Exactement, répond la présidente du tribunal, glaciale. Je fais aussitôt machine arrière : je viens de l'extérieur, je suis là depuis peu de temps, je ne cherche qu'à comprendre,
pouvez vous m'expliquer ? L'atmosphère se détend, et on m'explique : si le greffier a la décision plusieurs jours à l'avance, il va vendre l'information aux parties. Pire encore, il va contacter
la partie gagnante et lui extorquer une forte somme en lui faisant croire qu'il peut influencer la décision et lui faire gagner son procès. J'avoue que je ne m'attendais pas à
celle-là.
Un peu plus tard, je discute d'un autre point faisant partie de mon programme, la mise en place de kiosques
d'informations juridiques dans les tribunaux. Le Bâtonnier avait fait savoir que le Barreau pourrait « fournir » des avocats stagiaires pour participer à ce guichet d'accueil pour les usagers.
Croyant bien faire, j'organise donc une réunion avec les avocats et une représentante de l'association des magistrats de Tana, qui gère actuellement ce kiosque au palais de justice de la
capitale. Je suis un peu surpris de voir que la présidente du tribunal, représentante de l'association, est on ne peut plus réservée, tout juste polie.
L'association me demande alors un rendez-vous séparé ; sa présidente, une juge de la Cour suprême, y vient
accompagnée d'un membre du Conseil supérieur de lutte contre la corruption et tous deux m'expliquent. Alors que dans d'autres pays, notamment en France, la mise en place d'un bureau d'accueil
renseignement est une opération fort banale, ici elle a une importance stratégique : la lutte contre les rabatteurs qui infestent les abords du palais. Ces individus repèrent les usagers perdus
et mal informés et leur extorquent de l’argent pour leur fournir des informations ou pour les diriger sur un greffier avec lequel ils sont en affaire qui, lui, va leur vendre l'information en
versant une commission au rabatteur.
Nous avions édité des petits fascicules d'informations juridiques pour les justiciables, me raconte la présidente de
l'association. Nous nous sommes rendu compte que la même personne venait plusieurs fois demander des documents différents et nous nous sommes aperçu qu'il s'agissait de rabatteurs, qui
revendaient ensuite les brochures aux usagers à l'extérieur. Nous avons dû retirer nos brochures et en faire volontairement des photocopies de mauvaise qualité, difficilement
vendables.
Des greffiers sont venus nous voir pour nous reprocher de leur enlever le pain de la bouche, me dit mon
interlocutrice. Et elle ajoute : une partie des rabatteurs sont payés par des avocats, qui attendent le client dans la salle des pas perdus. Proposer aux avocats de faire partie du kiosque
d'informations juridiques n'était donc pas véritablement une excellente idée... Il ne s'agit toutefois que d'une minorité d'avocats, s'empresse-t-elle d'ajouter et, après discussion, nous
trouvons des modalités permettant néanmoins associer le Barreau à l'opération, essentiellement en leur confiant la charge d'aider les usagers à préparer des dossiers d'assistance
judiciaire.
Mettre en place un bureau de renseignements juridiques dans un tribunal, c'est donc avant tout lutter contre la
corruption. De fait, je n'avais pas imaginé la question de cette façon.
Autre découverte, le statut de la magistrature, que je dois examiner de près pour mon travail sur une proposition de
réforme pour le CSM et au sujet duquel je questionne de nombreux collègues, qui se font une joie de me renseigner. Le résultat est une véritable consternation. À l'image du statut français d'il y
a quelques années, bien mauvaise référence, hélas, les fonctions exercées par les magistrats sont réparties en quatre grades et seuls les magistrats ayant le grade correspondant peuvent exercer
la fonction concernée.
En termes de gestion, le système est passablement absurde dans un corps judiciaire qui ne comprend que 540
magistrats. L’intérêt, si l’on peut dire, n’est évidemment pas là : le passage d’un grade à un autre suppose une décision de l’exécutif, qui maîtrise donc la carrière des
magistrats.
Le CSM n'est consulté que pour simple avis sur les différentes nominations, mutations et promotions. Comme il ne se
réunit que deux fois par an et que son ordre du jour est surchargé puisqu'il doit notamment siéger à cette occasion en conseil de discipline, la plupart du temps il n'examine pas véritablement
les propositions d'affectation et s'en remet au ministère de la justice.
De toute façon, celui-ci a inventé un système original, celui des « délégations » : une fois nommé et affecté à un
poste de son grade, le magistrat est aussitôt délégué dans un autre, par un simple arrêté ministériel, qui présente « l'avantage » de n'avoir pas même besoin d'un avis du CSM et de pouvoir être
modifié sans autre formalité. Les magistrats peuvent donc à tout moment être déplacés d'office, notamment si une de leurs décisions a déplu à l'exécutif ou à un potentat local.
Députés et sénateurs font volontiers visite aux magistrats dans leur bureau au tribunal pour évoquer les affaires en
cours et expliquer l'intérêt qui s'attacherait à telle décision dans le dossier X. Ils jouent sur du velours face à des magistrats totalement insécurisés sur leur sort personnel. Il y a quelques
jours la presse racontait les péripéties d'un conflit entre associés dans une société exploitant un hôtel de luxe dans la zone touristique de Nosy Be, après une ordonnance de référé qui avait
ordonné l'expulsion des exploitants au profit de leurs adversaires et avait été exécutée. Quelques semaines plus tard, la cour d'appel a infirmé l'ordonnance et a ordonné que la situation soit
remise en l'état antérieur. L'huissier de justice s'étant présenté pour exécuter l'arrêt s'est heurté à un refus des occupants actuels. Le sénateur du lieu, personnalité politique influente, a
alors fait savoir par voie de presse que la décision ne serait pas exécutée et que lui-même « ordonnait l'arrestation de l'huissier »...
Un président de tribunal m'explique qu'il est contraint de rejoindre un poste au ministère de la justice parce qu'il
y a « des doléances » contre lui. Il ignore lesquelles et n'a fait l'objet d'aucune procédure disciplinaire. Il n'a pas la possibilité de refuser, puisqu'il est « délégué » dans ce nouveau poste
et que son poste statutaire, conseiller dans une cour d'appel, n'est pas modifié. Il n'était évidemment pas candidat à ce nouveau poste, pas plus que ne le sont les magistrats faisant l'objet de
délégations, qui apprennent leur nouvelle affectation géographique en lisant le Journal Officiel.
Le tableau n'est pas vraiment gai. Dans mes propositions de réforme du CSM, puisqu'on m'a demandé d'en faire, je vais
évidemment proposer un organe indépendant de l'exécutif chargé de l'entière gestion du corps judiciaire. La chose suppose une révision de la Constitution, mais j'ai proposé une variante sans
révision constitutionnelle, avec un projet limitant néanmoins les actuels dégâts. J'attends la suite avec curiosité. Des collègues malgaches sont sceptiques : l'exécutif ne lâchera rien,
disent-ils. L'élément favorable est le contexte général de volonté réaffirmée de lutte contre la corruption et de consolidation de l'État de droit. Les années qui viennent vont être intéressantes
à suivre.
Chronique malgache 6 5 septembre 2005
Cette mission a un côté plaisant, l'obligation qui m'est faite de me déplacer dans le pays pour visiter les cours
d'appel et les tribunaux. Inutile de dire que je ne me fais pas prier. Ainsi, il y a quelque temps, je suis ainsi allé tout au sud à Fort Dauphin (Tolagnaro en malgache, mais tout le monde
utilise la vieille appellation française). C'est l'un des plus beaux et des plus charmants endroits que j'ai vus jusqu'à présent, l'alliance mer et montagne avec une vue somptueuse sur d'immenses
baies. L'eau est fraîche et il faut un peu serrer les dents pour s'y tremper, mais le courant froid qui passe là a un avantage : des langoustes d'une saveur exceptionnelle y prospèrent en grand
nombre.
Autre endroit délicieux, l'île Sainte-Marie, au nord-est. L'île est petite, l'atmosphère y est particulière, avec un
charme suranné. Depuis le cimetière des pirates, plein de nostalgie, qui domine la mer, on a une vue magnifique avec en face, sur un promontoire, une petite église peinte en jaune au clocher en
tuiles rouges, la plus ancienne de Madagascar, et à côté l'île aux Forbans couverte de verdure.
Sainte-Marie c'est aussi, de juillet à septembre, le royaume des baleines, qui remontent de l'Antarctique pour leurs
noces. Avant d'embarquer, les bénévoles d'une association écolo expliquent les consignes : ne pas arriver de face, ce qui serait agressif, ni par l'arrière car les baleines ne peuvent pas voir
derrière elles, naviguer sur le côté à 200 ou 300 mètres selon le nombre d'individus. À peine avons-nous quitté le rivage que nous voyons une immense nageoire caudale se dresser, signe de la
plongée d'une baleine. On coupe le moteur progressivement pour éviter un choc acoustique et on attend.
Elles sont juste au-dessous de nous, chuchote le pilote en regardant son sonar. Un instant plus tard, à cinq mètres
du bateau, impression de pouvoir les toucher, deux baleines émergent. L'une se soulève légèrement et un petit oeil rond se braque sur nous. L'examen doit être satisfaisant, car les deux baleines
naviguent paisiblement tout autour du bateau pendant un bon quart d'heure.
Un peu plus loin, on plonge un micro dans l'eau et nous entendons le chant des baleines, d'une puissance
impressionnante. La mélodie a une base commune, d'une vingtaine de minutes. Les mâles y ajoutent des variations de leur cru pour séduire les belles. Certaines remportent un grand succès et sont
adoptées par les autres, enrichissant ainsi le répertoire d'année en année.
Plus loin, c'est l'endroit où les baleines affectionnent les sauts. Une baleine sort à demi de l'eau verticalement
pour un coup d'oeil panoramique sur l'assistance. Elle pivote ensuite sur elle-même en faisant claquer violemment ses nageoires pectorales, signe de mécontentement : un petit hors-bord est
trop près. Ensuite, le spectacle commence Rien avoir avec les bonds vifs et gracieux des dauphins ; ici, chaque sujet mesure 15 mètres et pèse 40 tonnes. Les deux baleines prennent leur élan au
fond puis sautent à 45 degrés en sortant presque complètement le corps de l'eau et retombent au milieu d'un immense jaillissement d’écume. Elles sautent en alternance puis, bouquet final,
parfaitement synchronisées, sautent toutes les deux ensemble, l'une vers l'autre. Le spectacle est inouï.
Devant autant de merveilles, on est stupéfait de constater la faiblesse du nombre de touristes. 200 000 visas
d'entrée par an, dont la moitié pour le travail soit une centaine de milliers de visiteurs seulement. À comparer avec les 50 millions de personnes visitant chaque année la France qui, il est
vrai, est la première destination touristique au monde. Sans atteindre de tels sommets, on imaginerait facilement la multiplication par dix ou par vingt du nombre des touristes visitant
Madagascar.
La difficulté de l'entreprise tient à la dimension du pays (en superficie, la France plus le Benelux) et aux
difficultés de déplacement. En ville on se déplace avec une nuée de minibus, les taxi-bé, et sur route avec les mêmes en plus trapu, surmontés d'une montagne de bagages, les taxis brousse, qui
partent bourrés à craquer et roulent jour et nuit avec deux chauffeurs en alternance. Depuis quelques années, l'État malgache met les bouchées doubles pour la construction de routes et l’Union
européenne réalise pour sa part un nombre respectable de kilomètres. Il reste encore beaucoup à faire : pour aller de Tana à Diégo Suarez au nord, il faut quatre jours de route en saison sèche et
deux à trois semaines en saison des pluies. Aller à Fort Dauphin en voiture tient de l'expédition, six à sept jours de route. Et le prix des billets d'avion sur les lignes intérieures reste
élevé, 150 à 200 EUR.
Le voyage vers Diégo en voiture, nous l'avons fait, dans une expédition organisée par mon collègue Jean-Michel, avec
nos deux 4x4, le second étant rempli d'inspecteurs pénitentiaires. Jean-Michel est allé visiter les prisons tout le long du chemin, tandis que je suis allé voir les tribunaux. Une partie de la
route a été refaite, mais pour le surplus c'est peu de dire que le trajet est sportif. On ne parle plus de piste, il s'agit de cratères dans laquelle la voiture s'engage à 45 degrés. Sur une
portion, il faut six heures pour faire 80 km.
Ayant eu mon compte de prisons, j'avais fait savoir que je n'y mettrais plus les pieds mais, dans une petite ville du
nom de Mampikony, ayant fini la visite du tribunal, j'ai rejoint les autres à la prison située juste en face. Là, une vision d'épouvante. Les détenus, prostrés dans un silence total, sont d'une
maigreur effrayante. Leur apparence évoque de façon irrépressible les photographies des camps de concentration de la seconde guerre mondiale. Les toits des chambres, constitués de tôles ondulées,
sont percés en de multiples endroits. Lors de la saison des pluies, les détenus, trempés, sont contraints de demeurer debout toute la nuit. Les chambres sont démunies d'eau aussi bien que de
sanitaires.
Les détenus urinent dans la chambre, sur le seuil de la porte. L'urine et les excréments circulent à ciel ouvert dans
des rigoles au milieu de la cour jusqu'à une fosse sommairement recouverte. La surface de la cour, de faibles dimensions, a été entièrement utilisée pour creuser des fosses de même nature, toutes
remplies. À la saison des pluies, les trombes d'eau rouvrent les fosses dont le contenu se répand dans la cour et souvent dans les chambres. Contraints de patauger dans la pestilence, les
détenus, déjà affaiblis, tombent massivement malades. Six sont morts en mars 2005, et neuf au total depuis le 1er janvier 2005.
Lors de notre visite, un détenu agonisait dans l'une des chambres. On ne peut pas l’hospitaliser, dit le médecin car
il faudrait que l'administration pénitentiaire paye les médicaments, alors qu'elle n'a pas de budget. Le rôle du médecin se limite alors à la rédaction d'une ordonnance, qui ne sert à rien, puis
à la constatation du décès.
Nous sortons de là révoltés par cette abomination, prêts à fulminer lettres et rapports (ils sont déjà partis) et à
demander l'intervention de l'ambassadeur européen (c'est en cours). Nous nous posons aussi des questions sur la pertinence de l'appui de l'Union européenne à une administration pénitentiaire
capable de laisser des milliers de personnes dans une situation aussi indigne. L'État malgache ne peut pas nourrir tous les détenus, dit sobrement la ministre de la justice, les O.N.G. sont donc
les bienvenues. À quoi on peut répondre : pourquoi en mettez-vous autant en prison et à tout le moins pourquoi êtes-vous incapables de les juger dans des délais décents ? La question n'est pas
seulement rhétorique, puisque lors de mes visites de tribunaux, je constate que les cours criminelles spéciales qui jugent les auteurs de vol de bovidés, spécialité locale qui remplit les
prisons, prononcent 60 à 70 % d'acquittements (!) après des détentions préventives de plusieurs années.
J'ai raconté précédemment le sort de deux détenus pour vol de bovidé, en détention préventive depuis douze ans et
demi, dont le dossier s'était égaré. Après notre démarche à la prison, ils ont fait une demande de mise en liberté, qui est parvenue début mai au parquet général. A la mi-juin, nous appelons la
prison pour savoir ce que sont devenus les deux intéressés. L'un des deux est sorti, mais pas l'autre, répond le directeur de la prison. Nous allons nous renseigner à la cour d'appel, car
j'imagine que le plus âgé (82 ans) a été libéré pour raisons humanitaires, mais que l'autre reste en détention pendant que l'on reconstitue le dossier. Erreur, en regardant le dossier de demande
de mise en liberté, nous constatons qu'il ne porte qu'un seul nom. Les deux demandes de mise en liberté étaient agrafées ensemble et le greffe de la cour n'a pas vu la seconde demande, pas plus
hélas que les magistrats qui ont traité le dossier, alors pourtant que le courrier de transmission de la prison mentionnait le nom des deux détenus. Je retourne au parquet général, la collègue
qui me reçoit accuse le coup et me fait savoir que la demande du second passera à la première audience utile. Il a été libéré deux semaines plus tard.
Je ne peux m'empêcher de rester songeur. Je ne suis évidemment pas le seul, et encore moins le premier, à
m'intéresser à la question des longues détentions préventives. Notre ami de Jugenet André Roger, en fonction à Madagascar il y a quelque temps, a raconté les actions qu'il avait lui-même
entreprises sur le même sujet. Et pourtant, si je n'avais pas trouvé sur une table au tribunal un état des longues détentions, puis choisi deux noms au hasard pour vérifier leur situation, les
deux intéressés seraient sans doute toujours détenus, pour une durée indéterminée.
Il faut poursuivre l'action sur ce terrain pour tenter, nous aussi, à nouveau, d'aider à la résolution de cette
question, avant de proposer un système de contrôle plus efficace. Lors de réunions de coordination créées par Jean-Michel entre la Croix-Rouge, les O.N.G, l'administration pénitentiaire et
nous-mêmes, je demande à la pénitentiaire si elle peut nous fournir un état des personnes en détention préventive depuis plus de dix ans. Le niveau d'exigence n'est pas spécialement élevé... Nous
recevons l'état à la mi-juin : 58 noms. La vérification des situations individuelles est un travail de titan : les tribunaux n'ont pas de répertoire alphabétique, mais seulement des registres
d'arrivée et de sortie du dossier tenus dans chaque service. Il faut donc partir depuis le début puis suivre la piste. Pour des dossiers depuis plus de dix ans, il faut aller dans les tas qui
servent d’archives, et les greffiers nous accueillent fraîchement, d'autant plus que notre demande n'est qu'officieuse.
Nous parvenons quand même à éclaircir une série de situations, en constatant que la prison n'a pas enregistré
l'existence de la décision de condamnation. L’erreur n'est pas seulement administrative puisque le détenu, considéré comme étant toujours en détention préventive, peut rester en prison alors que
sa peine est expirée et en tout cas ne bénéficie d'aucun des décrets de grâce collective pris régulièrement par le président de la République. Dans d'autres cas, nous obtenons confirmation que
l'instruction est terminée, parfois depuis 1995, et que le dossier est toujours en attente de jugement. Pendant notre enquête, on nous fait savoir que tel et tel dossiers sont fixés à une
prochaine audience de la cour criminelle
Pour d'autres détenus en revanche, nous ne parvenons pas à déterminer la situation du dossier, malgré des dizaines de
visites et d'heures de recherche. Début septembre, je décide d'interrompre le processus officieux et de saisir le procureur général de Tana, une dame au regard intelligent et au verbe précis.
Elle a du mal à dissimuler sa surprise. Nous recevons périodiquement du ministère des états des longues détentions, dit-elle, je saisis moi-même la chambre d'accusation de demandes de mainlevée
du mandat de dépôt dans de telles situations anormales. Elle convoque sur-le-champ un chef de service et me fait savoir qu'elle m’informera du résultat.
Lorsque je suis arrivé à Madagascar, plusieurs O.N.G. m'ont raconté le cas d'un détenu en détention préventive depuis
près de vingt ans. Je ne l'ai pas cru et, réflexe de juge, j'ai attendu de voir le dossier. Maintenant, j'ai vu, car il est sur notre liste, au premier rang : le détenu se prénomme Gaby, il est à
la maison de force de Tsiafahy, placé sous mandat de dépôt en 1986 pour vol de bovidés, évasion et vol avec violence. Impossible de retrouver son dossier au tribunal, des registres ont disparu.
La collègue malgache qui travaille avec nous s'est rendue spécialement à la prison pour le rencontrer. Il affirme avoir comparu en 1998 devant la cour criminelle, qui a renvoyé son dossier, puis
n’a plus entendu parler de rien. Je suis entré en prison à 35 ans, j'en ai maintenant 54, dit-il, tout le monde m'a oublié.
La Cour de cassation vient de rendreun arrêtqui a déjà suscité bien des
commentaires. Le problème est le suivant : quand deux femmes homosexuelles vivent en couple, que l'une d'elle a un enfant, peuvent-elles utiliser l'adoption simple pour permettre à l'autre
d'exercer elle aussi l'autorité parentale sur l'enfant ? La Cour de cassation répond en substance que l'adoption transférant toutes les prérogatives d'autorité parentale à l'adoptant, c'est un
mécanisme qui ne correspond pas à cette hypothèse puisque bien sûr la mère biologique tient à conserver ses droits sur l'enfant qu'elle a mis au monde. Et envisager après cette adoption un autre
mécanisme juridique pour que les prérogatives d'autorité parentale d'abord transférées à la deuxième femme reviennent à la première est estimé inacceptable par la Cour car contradictoire avec
l'adoption.
Il ne s'agit pas ici de porter une appréciation juridique sur cet arrêt, mais d'analyser certains des commentaires
émis. En effet, ici ou là, des voix se sont élevées pour regretter que la Cour de cassation décide de l'avenir de cet enfant et de ces deux femmes, et fasse un choix moral approuvé par une partie
de la population mais désapprouvé par une autre.
D'où la question qui émerge de ce débat : jusqu'où va la mission du juge dans l'élaboration de la loi ? Ce à quoi on
est tenté de répondre de la façon suivante :
D'abord, la Cour de cassation n'a pas fait un choix moral, elle a seulement affirmé que le droit actuel ne permet pas
de répondre à la demande des deux femmes de façon cohérente, ce qui semble bien exact, les règles ne pouvant/devant pas être triturées pour en obtenir au forceps ce qu'elles ne sont pas faites
pour permettre. Autrement dit, les textes ne doivent pas être interprétés à un point qui les dénature exagérément.
Ensuite, c'est une erreur d'attendre du juge qu'il fasse lui-même progresser la loi au point d'en modifier le sens et
la raison d'être d'origine. Contrairement à ce qui se fait dans d'autres pays, et heureusement, le juge français ne s'érige pas en législateur, il ne fait pas la loi. Certes, chaque jour les
juges interprètent les textes, précisent les contours de notions volontairement générales, mais ils interviennent toujours à l'intérieur d'un périmètre préalablement fixé par le Parlement. Car
dans notre démocratie, il est essentiel que la loi ne soit pas l'oeuvre de quelques magistrats qui n'ont pas été choisis par leurs concitoyens, qui n'ont pas à prendre des décisions importantes
en fonction de leurs options personnelles, et qui doivent à chaque instant rester des techniciens de l'application du droit.
Alors, si l'on peut comprendre la déception de ceux qui espéraient voir leurs demandes acceptées par la Cour de
cassation, ces deux femmes et au delà tous ceux, individus et associations qui militent pour une extension des droits des couples homosexuels, ils doivent avoir bien en tête que leur combat n'est
pas à sa place dans l'institution judiciaire. C'est un débat politique, qui relève de la discussion démocratique, et au final du choix des élus.
Et ils ne doivent pas oublier que le jour où les juges iront au delà de leur mission, le danger sera bien plus grand
que les bienfaits.
magistrat détaché à Madagascar
mission d'appui à l'Etat de droit mise en place par l'Union européenne
Chronique malgache 3 4 avril 2005
Le carburant est cher à Madagascar, comparé au revenu moyen. Un responsable malgache avait l’autre jour lors d’une
conversation cette formule saisissante : un salaire minimum, c’est 40 litres de carburant. Les taxis l’économisent âprement : à la moindre descente, ils coupent le moteur et descendent
en roue libre, dans un grand concert de gémissements métalliques.
Souvent, ils ne prennent qu’un litre d’essence à la fois, dans une bouteille en plastique, dont ils tapent énergiquement
le fond en la versant dans le tuyau. L’autre jour, alors que j’étais assis à l’avant dans une 2 CV taxi, le chauffeur revient avec sa bouteille en plastique. « Excuse-moi Monsieur,
pousse-toi un peu » me dit-il. Et il sort un tuyau d’entre les deux sièges, dans lequel il verse son litre d’essence. « C’est plus pratique » commente-t-il avec un grand rire. Le
genre de taxi dans lequel il vaut mieux éviter de craquer une allumette.
Le compteur relève de la science fiction. Il faut donc négocier chaque course avant le départ. Les taxis ont vite fait
de repérer le vazaha récemment arrivé et assaisonnent un peu la note, mais pas trop. Avec l’habitude, on connaît le prix moyen d’une course: à Tana, 15 000 francs malgaches (un peu plus
d’1 euro).
Madagascar connaît depuis le 1er janvier un grand traumatisme : le changement de la monnaie. Le franc
malgache (FMG) hérité de la colonisation a été abandonné au profit de l’Ariary, qui vaut cinq fois moins. La Banque centrale, qui connaît son monde, a sous-titré les nouveaux billets avec
l’indication de l’ancienne monnaie, ce qui est peu fréquent. Elle a aussi, cette fois c’est moins heureux, laissé en circulation les petites coupures en FMG. On paie donc avec une devise et on se
voit rendre la monnaie dans une autre. On se retrouve pendant plusieurs secondes avec les billets en main, tentant de faire les conversions appropriées.
On en reste évidemment au FMG dans la vie courante. Les seuls à être satisfaits du changement de monnaie sont les gens
des campagnes, qui, depuis la fin du 19è siècle, ont continué à compter en Ariary, monnaie des souverains malgaches.
Les paysages de Madagascar sont d’une somptuosité dont on n’a pas idée. Les hauts plateaux, où se trouve la capitale,
sont en fait une succession de reliefs, souvent de hautes collines couvertes d’herbe rase, ailleurs des escarpements plus abrupts. Le contraste des couleurs est magnifique : le vert sombre
des bois d’eucalyptus, le vert tendre, presque jaune, des rizières, aménagées sur chaque surface plane, souvent en terrasses irriguées par une suite de petites cascades. Et les cicatrices rouge
foncé des déforestations sur lesquelles la pluie a décapé la couche arable, laissant à nu la terre stérile.
Lorsqu’on descend vers la côte, le paysage change. La végétation tropicale apparaît. On voit l’arbre du voyageur, ainsi
nommé parce qu’il contient de l’eau : au sommet d’un tronc haut et étroit, de larges feuilles évoquant celles du bananier, lacérées sur les bords, disposées sur un seul plan vertical,
faisant ressembler l’arbre à un éventail géant. L’effet est spectaculaire.
Les maisons en pisé disparaissent, remplacées par des huttes en branchages, avec les parois en sorte de roseaux et le
toit en paille. Au travers de l’unique ouverture, on discerne dans la pénombre plusieurs silhouettes. La fumée se diffuse au travers de la paille du toit. Au milieu du groupe de huttes, le
minuscule comptoir d’épicerie construit en planches fait figure d’édifice luxueux. Deux mondes se télescopent : devant cet extrême dénuement, nous passons dans nos 4 x4 climatisés, dont un
seul représente plus d’un siècle de salaire minimum.
Le week-end de Pâques a été intéressant : après le lundi, férié, le mardi l’était aussi, car il tombait le 29 mars,
jour de la commémoration de la révolte de 1947 contre les colonisateurs. Inutile de dire que tout le monde en a profité, les Malgaches pour aller en masse à Antsirabé, ville thermale au charme
suranné située à 3 heures de route de Tana, destination traditionnelle des agapes pascales. Avec des collègues, je suis allé sur la côte est, sur le canal des Pangalanes.
Le site est prodigieux. A la fin du 19è siècle, les Français ont entrepris de créer une voie navigable au sud de
Tamatave, le grand port de l’île, en reliant par des canaux la chaîne des lacs qui bordent le littoral. Le tout, qui fait quand même 380 km, n’est plus vraiment utilisé pour le transport lourd et
sert aux paysans pour venir en pirogue vendre leurs marchandises à la ville.
Les canaux sont bordés par la végétation tropicale, les « oreilles d’éléphant », les vakônas, aux grandes
feuilles pointues dressées vers le ciel, avec des racines en partie aériennes, comme dans les mangroves. Les enfants sur le bord font de grands gestes : ils attendent le bateau pour sauter
dans les vagues du sillage. Les villages sont protégés par des barrières anti-crocodiles. Les monstres sont tapis dans les hautes herbes et sortent le soir pour croquer les canards qui se sont
posés pour dormir et parfois, hélas, un villageois imprudent.
Tout à coup, une immensité liquide : on rentre sur un lac. Souvent l’eau n’a pas une ride, le bateau file à toute
vitesse sur un miroir étincelant. Les pièges à poissons sont nombreux : des rangées de piquets plantés sur le fond, disposés en dents de scie, avec une nasse à la pointe de chaque triangle.
Un filet barre la passe, pour dévier les poissions vers les nasses. Le bateau s’annonce par un coup de trompe, le préposé au filet donne du mou à la corde et le filet s’abaisse, permettant le
passage à petite vitesse.
Les hôtels sont sur le pourtour des lacs, avec des bungalows en hauteur dans la forêt ou sur la plage. On se sent
loin : pas d’électricité, pas de radio, pas de téléphone ; un groupe électrogène donne de la lumière de 18 h à 21 h 30. L’absence de radio m’a protégé d’une calamité : après le
dernier tremblement de terre en Indonésie, une alerte au tsunami a été lancée sur toute la côte est de Madagascar. Les gens, pris de panique, ont fui les côtes en masse, l’unique route pour Tana
s’est transformée en embouteillage géant, jusqu’à la fin d’alerte au petit matin. Pendant ce temps-là, je dormais paisiblement, inconscient du péril qui, à dire vrai n’était pas grand, car
j’étais dans un bungalow sur une colline.
Mais, le week-end fini, évidemment, le devoir m’appelle, à savoir la coordination de 22 programmes différents dans le
cadre de cette mission. C’est assez sportif. Cette mission a été précédée de plusieurs audits, j’ai lu trois épais rapports établis en l’espace de 18 mois. Au fil des semaines et notamment des
visites de juridictions, je découvre les limites de ce genre d’exercice. Peut-être parce qu’ils n’émanaient pas de praticiens de terrain (ils ont préconisé avec un bel ensemble la réforme de la
libération conditionnelle pour diminuer le nombre des personnes en détention préventive…), les rapports ont passé sous silence des aspects essentiels de la réalité judiciaire.
L’un des programmes de la mission a pour objet l’étude de la centralisation et de l’informatisation du casier
judiciaire, actuellement tenu de façon manuelle au siège de chaque tribunal du lieu de naissance des condamnés. Première étape, évidemment, voir l’état de l’existant. Et là, stupeur : le
casier malgache est en état de mort clinique, parce qu’il n’est pratiquement plus alimenté par les juridictions. Et il n’est plus alimenté parce que les pièces d’exécution des jugements ne sont
plus établies depuis plusieurs années.
Lorsqu’on creuse un peu, on s’aperçoit que ce sont les jugements eux-mêmes qui restent souvent en attente de
dactylographie pendant plusieurs années ou même ne sont jamais tapés. La raison ? L’insuffisance de personnel, l’absence d’imprimés qui contraint les greffiers à taper intégralement le
jugement, en-tête comprise, sur d’antiques machines mécaniques. Et aussi, plus prosaïquement, le fait que pour chaque jugement tapé le greffier en chef perçoit des émoluments, qu’il répercute
plus ou moins à son personnel, et que ce supplément de rémunération a été réévalué pour les jugements civils mais reste dérisoire pour les décisions pénales.
En pratique, les jugements en matière pénale ne sont donc exécutés que contre les personnes en détention préventive.
Aucune exécution n’est entreprise pour les jugements concernant des libres, pas plus que pour les peines d’amende. On devine l’effet pervers : pour être sûrs que la décision sera exécutée,
les magistrats placent massivement les suspects en détention préventive. C’est ainsi qu’on se retrouve avec deux tiers de prévenus sur les 19 000 détenus du pays. En tout cas, c’est l’une
des raisons du phénomène, l’autre étant liée aux fortes attentes répressives de la population, prompte à soupçonner un phénomène de corruption lorsqu’un suspect est laissé en liberté.
Tout est dans tout, comme dit l’autre. Pour remettre sur pied le casier judiciaire, il faut régler la question de
l’exécution des peines et donc, préalablement, celle de la frappe des jugements (le « couchage », comme dit ici, où on parle des jugements couchés). D’où l’idée de recourir, pour les
affaires simples, aux jugements formulaires en liasses autocopiantes que nous utilisions autrefois en France, dont des amis de Thémis-France m’ont
fait parvenir des spécimens. Ils ont beaucoup plu à la ministre de la justice et aux collègues auxquels je les ai montrées.
D’autres programmes sont déjà dans la phase de réalisation : acquisition d’une cargaison de matériel de bureau pour
le palais de justice de Tana et d’une imposante flotte de véhicules pour l’inspection des services judiciaires, pour les tribunaux pour leurs audiences foraines, pour l’Identité judiciaire et
pour la police de proximité. Les appels d’offres sont lancés, signature des contrats prévue en mai-juin. On fera la fête quand tout ça arrivera.
Chronique malgache 4 2 mai
2005
Le patron de la Banque mondiale à Madagascar s’appelle James Bond, ça ne s’invente pas. Il y a quelque temps ledit James
dînait au domicile du premier conseiller de l’ambassade de France avec d’autres convives quand soudain plusieurs individus sont entrés, arme au poing, ont fait allonger tout le monde face contre
terre, pistolet sur la nuque, pendant trois bons quarts d’heure et ont fait main basse sur tout ce qui pouvait se voler.
La chose a provoqué le saisissement qu’on imagine : une attaque à main armée au domicile d’un particulier, qui plus
est un diplomate étranger, est un événement peu commun. On se demande d’ailleurs comment l’assaut a pu réussir, puisque les maisons des étrangers et celles de nombreux Malgaches sont
gardées. J’ai moi-même trois gardiens à demeure, logés dans une maison annexe. Mes deux collègues ont également des gardiens, de jour de et nuit.
L’honneur de la police malgache était en jeu. Elle a donc sorti les grands moyens et a arrêté les agresseurs, dont deux
ont été abattus lors de l’interpellation. Ce type de criminalité violente en bande est nouveau, disent les Malgaches, qui indiquent que, jusqu’à il y a quelques années, on ne connaissait qu’une
délinquance rudimentaire. Pour l’observateur étranger, la délinquance reste néanmoins faible, comparée à ce qu’on peut observer ailleurs. Mais ces faits sont montés en épingle par la presse, et
le sentiment d’insécurité se développe fortement.
Résultat, à partir de 20 heures ou 20 heures 30, les rues sont désertes à Tana, alors que pendant toute la journée elles
sont encombrées d’une foule immense. On ne se déplace plus qu’en voiture ou en taxi, pas question de flâner dans la rue ou de rester aux terrasses des cafés, qui n’existent d’ailleurs quasiment
pas. La capitale, hélas, n’a aucun cinéma. Les rares projections ont lieu au Centre culturel français, ce qui n’est pas d’une franche gaîté, ou le dimanche après-midi dans un hôtel
branché.
On voit encore en centre ville la façade du Rex, désaffecté depuis longtemps. « Les places étaient trop
chères » dit notre chauffeur, qui annonce le prix en secouant la tête : 4 000 francs malgaches, soit actuellement 35 centimes d’euros, mais il est vrai sans doute davantage à
l’époque, avant l’effondrement du FMG. Je m’abstiens de lui dire qu’en France on en est à 10 euros la place (120 000 FMG).
Le fort sentiment d’insécurité ne fait pas précisément se vider les prisons. Dans celle de Tana, où je suis revenu il y
a quelques jours, le nombre des détenus a augmenté de 300 depuis décembre. On en est maintenant à 2 900, pour 800 places, soit bientôt le niveau de la prison française de Fleury-Mérogis,
près de Paris, elle-même la plus grande prison d’Europe. Les statistiques malgaches ne font pourtant pas apparaître un niveau global de surpopulation pénitentiaire.
Mon collègue Jean-Michel a eu l’explication en visitant des prisons du sud du pays. A la recherche d’une prison, il erre
longtemps sur les pistes, pourtant accompagné du directeur régional, qui ignore lui-même où se trouve l’établissement. Ils arrivent enfin et voient s’approcher un pauvre hère, vêtu de
guenilles : c’est le gardien-chef. Où est la prison, lui demande-t-on ? Mais c’est là, répond-il, en montrant un enclos effondré dans lequel broutent des chèvres. Aucun détenu depuis
des années, mais le gardien-chef reçoit ponctuellement son salaire.
Plus loin, il y a des détenus, mais ils ne sont que quatre, gardés par cinq surveillants. On ne peut pas distinguer les
uns des autres. La prison, oubliée de tous, ne reçoit plus de budget de fonctionnement. La petite communauté de neuf personnes survit en élevant des poulets et en cultivant un bout de potager.
Mais cette prison, comme la précédente, est comptée au niveau national dans les capacités d’accueil de la pénitentiaire.
Pourquoi ne pas supprimer les prisons détruites ou sous-employées et
redéployer les effectifs, qui font cruellement défaut ? demandons-nous à la ministre. Difficile, répond-elle, la suppression d’une prison serait une marque de faiblesse de l’Etat et un
encouragement à la délinquance pour la population locale. Nous n’avons pas été vraiment convaincus…
Les rapports d’audit ou les rapports d’ONG dénoncent souvent avec virulence, mais sans autres précisions, l’existence de
détentions préventives d’une durée extravagante. Faute d’éléments, j’attendais de voir, et ce d’autant plus que lors de visites de cours d’appel et de tribunaux, j’avais eu en main la preuve
d’erreurs commises en fait par le greffe de la prison, qui n’avait pas noté l’existence du jugement et de la condamnation.
Il y a peu de temps, je prends connaissance d’un état des détenus prévenus depuis plus de trois ans de la prison de
Tana. Ce qui j’y vois me fait dresser le peu de cheveux qui me restent sur la tête. Je décide d’essayer de vérifier la situation de deux détenus, placés sous mandat de dépôt en janvier 1993 pour
vol de bovidé, non encore jugés, avec comme commentaire noté en marge par le tribunal : « dossier introuvable ».
Première visite au tribunal. Ces deux-là ? On les connaît bien, disent les greffières du secrétariat commun des
juges d’instruction, ça fait bien dix fois qu’on nous pose la question, le dossier a disparu du cabinet du juge d’instruction.
Seconde visite à la Direction de l’inspection de la justice, destinataire de l’état des prévenus. Dans un cas comme
celui-là, je recherche le dossier judiciaire, dit l’inspecteur. Je suis allé au tribunal, le dossier est introuvable. Mais juste à ce moment-là, on m’a envoyé ailleurs en inspection urgente et
j’ai rendu cette affaire au responsable.
Mon collègue Jean-Michel et moi nous demandons à la direction de l’Administration pénitentiaire si nous pouvons voir le
dossier des intéressés à la prison. Aucun problème, nous dit-on, et nous voilà aussitôt partis avec un directeur. Le gardien-chef nous montre le carnet des mandats de dépôt, un peu jauni, mais
bien tenu. On y voit une évasion suivie d’une capture une semaine plus tard et une condamnation pour ce fait, mais rien à propos du jugement de l’affaire principale.
Pouvons-nous voir les deux détenus ? Mais bien entendu. Jean-Michel examine d’un air inquiet les barreaux
symboliques aux fenêtres du bureau du gardien-chef, et plus encore la porte, qui donne sur la rue et n’est même pas fermée à clé. Le directeur et le gardien-chef se mettent à rire : mais
non, ils ne s’en iront pas, ce n’est pas le genre ici, disent-ils. De fait, les deux détenus, assis sur un banc pendant vingt minutes à 50 cm de la porte, n’ont même pas un regard pour
celle-ci.
Ils nous indiquent qu’ils ont commis ensemble le vol d’un zébu, ont été interrogés une fois par le juge d’instruction et
n’ont plus entendu parler de rien. J’ai fait huit demandes de mise en liberté, nous dit l’un d’entre eux, je n’ai reçu aucune réponse. Comme sa dernière demande est du 17 mars 2005, nous
demandons au gardien-chef de vérifier. Le registre du courrier départ ne mentionne aucun courrier du détenu. L’enquête se poursuit, nous apprenons que selon les règles applicables dans
l’établissement, le détenu a remis sa lettre à un codétenu chef de chambre, censé la remettre lui-même à un surveillant pour qu’elle soit déposée au greffe. Elle n’est jamais parvenue au greffe,
ni a fortiori au tribunal. On peut supposer qu’il en a été de même des sept précédentes demandes.
Le gardien-chef rédige séance tenante une demande de mise en liberté qu’il fait signer aux détenus. Le directeur donne
des instructions pour qu’elle soit portée par un agent et remise contre décharge au secrétariat du procureur général, qui l’adressera à la juridiction compétente compte tenu de la disparition du
dossier. J’ai une vague crainte : que ladite juridiction décide qu’elle ne peut pas se prononcer, faute de dossier, ordonne la recherche ou la reconstitution de celui-ci puis n’examine la
demande au fond qu’au résultat de ces investigations, dans un délai indéterminé.
Ce serait juridique, sans doute. On serait néanmoins dans le scandale absolu : douze ans et quatre mois de
détention préventive pour le vol d’un zébu, que les cours criminelles spéciales sanctionnent habituellement d’une peine de cinq ans. Détail : l’un des deux détenus, né en 1923, a 82
ans.
J’informe de mon côté la ministre de la justice en lui adressant une note circonstanciée, avec quelques commentaires.
D’abord, les mécanismes de contrôle n’ont pas fonctionné, ce qui conduit à la conclusion qu’ils gagneraient à être modifiés. Nous avons sur ce point diverses propositions en chantier. Ensuite, si
l’on veut lutter contre les détentions préventives de longue durée, il est urgent de modifier la législation spéciale sur les vols de bovidés, qui prévoit que le mandat de dépôt du juge
d’instruction n’est pas limité dans le temps, si ce n’est par le maximum de la peine encourue. Comme le maximum pour un vol simple de bovidé est de vingt ans, ce n’est pas de là que viendra la
solution. Un responsable de l’inspection à la pénitentiaire nous l’a dit explicitement : quand on voit vol de bovidés, on ne contrôle rien, puisque la détention préventive n’est pas
limitée.
Bien que nous soyons parfois amenés à appuyer là où ça fait mal, nos interlocuteurs malgaches nous réservent un accueil
exceptionnel. Ils sont manifestement sensibles au fait que nous ne sommes pas des consultants de passage, mais que nous sommes là pour plusieurs années, afin de travailler avec eux. Ceci dit, ils
mettent volontiers les choses au point. Vous êtes la dixième délégation étrangère que je reçois, m’a dit l’autre jour une présidente de tribunal, en ajoutant en souriant (on sourit tout le temps
à Madagascar) : je ne doute pas qu’avec vous il y aura des résultats concrets. Autrement dit, on vous attend au tournant.
En tout cas, Jean-Michel et moi avons été nommés membres de la Commission de réforme du système pénal. Je m’attendais à
un statut d’observateurs ou de membres associés, mais non, membres à part entière, aux côtés de toute une série d’augustes personnages. Ils n’ont pas été longs à nous faire turbiner : dès la
deuxième réunion, après concertation avec mes acolytes, j’ai rédigé un avant-projet de décret sur la libération conditionnelle destiné à réactiver ce processus.
Dans un autre secteur, j’étais il y a quelques jours à une réunion au sommet sur les réformes institutionnelles, au
cours de laquelle l’Union européenne a été sollicitée pour le financement de l’appel à un consultant sur le Conseil supérieur de la magistrature, dont les honoraires étaient sobrement fixés à
12 000 dollars. Le représentant de l’UE a accueilli froidement la proposition. J’ai eu le malheur de dire que j’avais eu l’occasion de travailler plusieurs fois sur ce genre de sujet. J’ai
été immédiatement chargé de faire des propositions pour une réforme de la loi organique sur le CSM (free of charge, zéro dollar…).
Le CSM à Madagascar est composé de 34 membres, ce qui est beaucoup, tous magistrats, ce qui n’est pas une bonne idée
(avis personnel) et est présidé par le président de la République flanqué du ministre de la justice, ce qui est pire encore. Certes, c’est la même chose en France, mais ce n’est pas une raison.
Dire, ce que font les Constitutions française et malgache, que le président est le garant de l’indépendance de la magistrature provoque un rire douloureux, puisque c’est précisément contre les menées de l’exécutif qu’il faut protéger la justice. Faire présider le CSM par le président de la République revient très exactement à faire garder
les brebis par le loup.
Je compte donc tricoter un projet assez éloigné de l’existant. J’en parlerai bien sûr avec les collègues, au premier
rang desquels notre ami de Jugenet, Christian, procureur général à Tuléar, membre du CSM quasiment sans discontinuer depuis 1985, ce qui doit constituer un record du monde toutes catégories.
Comme Christian n’a pas la langue dans sa poche, les discussions vont être pittoresques.
magistrat détaché à Madagascar
mission d'appui à l'Etat de droit mise en place par l'Union européenne
Chronique malgache 1 8 février 2005
Les Malgaches sont un peuple
fondamentalement gentil. On le voit de façon évidente, ne serait-ce que dans leur façon de conduire. Chose impensable en Europe, ils laissent passer le conducteur venant d’une voie
perpendiculaire bloqué par une file ininterrompue sur la voie principale. La seule obligation est alors de remercier d’un geste de la main. Le klaxon sert aussi à cet usage : pour un
dépassement sur route, on se signale par un léger Tut, puis on remercie par un autre. « Je vous en prie » réplique la partie adverse par un nouveau Tut. On n’en sort
plus.
Anatanarivo (Tana, comme on dit ici) est une ville faite de bric et de broc, passablement
hétéroclite, bâtie sur une série de collines escarpées aux rues sinueuses en pente raide. La ville, évidemment, n’est pas faite pour la voiture, et la circulation y est épouvantable, engluée dans
« l’Embouteillage », vocable local, comme s’il s’agissait d’un monstre polymorphe prenant un plaisir pervers à enserrer les malheureux automobilistes dans ses tentacules
innombrables.
Les Malgaches ne conçoivent pas de conduire autrement que fenêtre ouverte, le bras à la
portière. Comme le parc automobile est d’un âge vénérable (la plupart des taxis sont des 2 CV ou des 4 L), on déguste à longueur de trajet des nuages de fumées d’échappement. Pendant les
premières semaines, je toussais à fendre l’âme, les yeux rougis, attendant avec impatience la voiture neuve pour, enfin, fermer les vitres et mettre un peu de clim pour le frais.
Car je suis désormais « coordonnateur général, chef de mission » d’un programme de
l’Union européenne sobrement intitulé « Mission d’appui au programme de consolidation de l’Etat de droit à Madagascar », auquel sont assignés, sur une durée de trois ans, une série
d’objectifs dans les domaines de la justice, des prisons, de la police et des douanes.
Pour la justice, il s’agit entre autres de construire les locaux de la Cour suprême, de doter
les tribunaux de véhicules pour la tenue d’audiences foraines, de développer l’accès au droit et l’information juridique. Pour les prisons et les douanes, de soutenir les Ecoles respectives, de
promouvoir de nouvelles stratégies, etc.… Le programme tire un peu dans tous les sens et, de fait, il va falloir coordonner. Deux autres Français, un chef d’établissement pénitentiaire et un
ancien haut fonctionnaire des douanes, sont de la partie.
La pauvreté du pays est extrême avec, en arrière plan, une corruption endémique qu’il s’agit
d’essayer d’éradiquer en soutenant les efforts du gouvernement malgache. Celui-ci a pris le taureau par les cornes en créant une super police anti-corruption, une sorte de pôle financier au
tribunal de Tana et un Conseil chargé de la stratégie. L’homme de la rue est sceptique, mais attend de voir les résultats du processus.
On sait bien que la lutte contre la corruption des agents publics passe par une rémunération
décente, ce que ne permet pas ou peu le budget de l’Etat. Le salaire minimum s’établit à un peu plus de 20 € par mois. Le budget annuel de fonctionnement du tribunal de Tana, qui reçoit la moitié
des affaires du pays est de… 4 OOO €. Résultat immédiat : le téléphone est coupé depuis plus d’un an, faute de paiement des factures, les procureurs et juges d’instruction appellent la
police sur leurs téléphones portables, à leurs frais.
La situation des prisons est terrible : 19 000 détenus (pour une population de 16
millions d’habitants) dont deux tiers en détention préventive, souvent pour des durées considérables. La maison centrale de Tana est la pire chose que j’aie vue de toute mon
existence.
2 600 détenus pour 800 places, des cours dans lesquelles donnent plusieurs
« chambres » (dortoirs). Les détenus peuvent sortir dans la cour pendant la journée et sont enfermés dans les chambres pendant la nuit. Nous rentrons dans la première cour :
1 100 détenus, et… 2 surveillants. Dans un coin, sur de grosses pierres à même le sol, c’est la cuisine : des marmites chauffent avec la ration journalière, 300 g de racines de
manioc (100 calories).
Dans une chambre, pas très grande, de grandes plates-formes en bois sur trois niveaux. Les
détenus y dorment, à 300, perpendiculairement au mur, sans matelas. Au mur, des dizaines de sacs plastiques accrochés à des clous : ce sont leurs quelques affaires. L’aération est
quasi-inexistante, quelques ouvertures grillagées dans le mur du fond, une autre dans la porte. Pas d’eau, ni de toilettes. Bien que la porte soit ouverte, l’odeur est insoutenable.
Jean-Michel, l’assistant pénitentiaire, me dit qu’il a vu pire, à Tuléar, une ville du
sud : à cause des pluies et d’une évacuation défaillante, la cour est transformée en marécage nauséabond. Pour 600 détenus, un seul point d’eau, un tuyau d’arrosage bouché par un morceau de
bois.
Dans une « maison de force » (établissement de sécurité), la technique est
différente : deux cours avec chacune quelques chambres, dans lesquelles aucun surveillant ne rentre. Autrement dit, on enferme les gens et on jette la clé, en surveillant depuis le chemin de
ronde. La communication avec le personnel est assurée par les détenus chefs de chambre, élus ou auto proclamés dans les conditions qu’on peut imaginer.
Pour les prisons, notre programme est centré sur la formation, avec un soutien fort à l’Ecole
de l’administration pénitentiaire, ce qui est une bonne idée. Il prévoit aussi une aide à la rénovation de trois prisons. Jean-Michel, immédiatement, repère une prison désaffectée et veut en
faire une « vitrine » avec des petits dortoirs de 4 ou 6 détenus. « Vous n’y pensez pas, lui répond la responsable de Médecins du Monde, il faut des dortoirs d’au moins 25, sinon
les détenus non assistés de l’extérieur ne pourront pas se prostituer et mourront de faim ». Mon collègue, accablé, doit réviser ses plans.
Les ONG, très actives, et les familles qui apportent à manger à leurs proches, évitent à la
majorité des détenus de mourir de faim. Ce n’était pas le cas il y a une quinzaine d’années, nous dit le responsable d’une ONG : il y avait en moyenne 70 morts par jour, affirme-t-il (soit
25 000 par an, tout de même). Le situation est nettement meilleure maintenant, avec son pendant, sinistre détail, celui de la surpopulation carcérale. En insistant un peu, on peut voir quand
même, dans un établissement de sécurité près de Tana, une parcelle à usage de cimetière où sont toujours enterrés les détenus morts dont on n’a pas réclamé le corps.
Lorsqu’on sort de pareils endroits, bien que n’y ayant passé qu’une heure, on est glacé en
dépit de la chaleur, avec une envie de respirer un grand coup. On peut heureusement se changer les idées en admirant les extraordinaires paysages de Madagascar. Je vous le raconterai plus
tard.
Chronique malgache 2 7 mars 2005
Quelques jours après mon arrivée, je suis
invité à la prestation de serment du Bâtonnier de Madagascar (il n’y a qu’un seul Barreau, avec des délégations au siège de chaque cour d’appel). Je m’apprête à chercher la salle d’audience n° 4
où doit se passer la chose. Lourde erreur : quand j’arrive, drapeaux claquant au vent, tapis rouge, gardes républicains en grand uniforme. Sur le perron, pour accueillir les invités, rien
moins que la ministre de la justice, aux côtés des deux chefs de cour.
Je salue la ministre, que j’avais vue quelques jours plut tôt, et je serre la main des deux
chefs de cour puis du Conseil de l’Ordre au grand complet. Deux avocats m’escortent dans la salle d’audience, où les trente et quelques magistrats de la cour sont déjà sur l’estrade. Là (pardon
mesdames), un léger choc : tous les juges sont des dames. Du côté du ministère public, même chose ou à peu près, on voit à peine deux ou trois messieurs.
Mais tout à coup une annonce tonitruante : « Monsieur le Premier ministre, chef du
gouvernement ». Ledit chef s’avance, stature massive, suivi de la ministre, et tous deux prennent place sur le côté de l’estrade. Les chefs de cours, deux dames également, prononcent les
discours d’usage, en malgache, donc j’ai beaucoup perdu, mais avec quelques mots de bienvenue en français pour les excellences étrangères. Lorsque le Bâtonnier prête serment, un commandement
retentit, les gardes républicains présentent les armes, sabre au clair. Un peu inattendu dans une salle d’audience.
Après la cérémonie, colossal cocktail dans les salons du Hilton, plusieurs centaines de
personnes. Longs discours du Premier ministre, puis du Bâtonnier. Lorsque le chef du gouvernement quitte la salle, notre collègue Dominique réussit une adroite manœuvre en oblique pour
l’intercepter et me présenter. L’auguste interlocuteur, avocat de profession, parfaitement informé de ma mission, fait part de sa préoccupation sur le bon fonctionnement de la justice. Ses propos
excèdent largement les obligations de la politesse, et la conversation se prolonge sous l’oeil intrigué des courtisans qui chuchotent.
Pour 16 millions d’habitants, avec un système judiciaire de droit continental, Madagascar ne
compte que 540 juges et procureurs. L’effectif est faible : avec le même ratio, la France aurait 2 000 magistrats, alors qu’elle en compte 7 500. Le dénuement des tribunaux est
effrayant. Même à Tana, qui bénéficie d’un palais de justice de belle allure, très bien rénové, on est épouvanté lorsqu’on rentre dans les bureaux : tables en bois bancales, chaises
défoncées, machines à écrire mécaniques hors d’âge sur lesquelles on tape intégralement le jugement, en-tête comprise (il n’y a pas ou plus d’imprimés), pièces à conviction entassées en
vrac jusqu’au plafond chez le greffier en chef derrière une rangée de classeurs métalliques.
De ce point de vue au moins, à Tana, les choses vont s’améliorer à bref délai, car mon
programme comporte l’acquisition de matériel de bureau pour le tribunal et la cour d’appel. L’appel d’offres est en cours.
Lorsque j’ai visité le palais l’autre jour pour vérifier l’inventaire des besoins,
j’ai vu de nombreuses personnes debout dans le couloir devant les bureaux des substituts de permanence. « Ce sont les personnes déférées »
me dit la procureur. Aucune n’était menottée, pas un garde en vue. La plupart pourtant iront en détention. Dans la loi malgache, le mandat de dépôt est décerné par le procureur dans les affaires
autres que criminelles, qui relèvent du juge d’instruction. Et tous attendaient patiemment.
La docilité des détenus malgaches est confondante. Il ne faudrait pas plus d’un quart d’heure
aux 1 100 détenus de l’une des cours de la centrale de Tana, « surveillés » par deux agents, pour s’échapper en masse. Dans une autre prison, on compte 165 détenus et 3
surveillants, constamment en service, sans repos ni congés. La prison n’a pas de véhicule. Pour les transferts au tribunal, un agent part à pied avec 15 détenus, non menottés. La petite troupe
arpente les rues de la ville, puis s’en revient au complet. Aucune évasion…
La prison en question est celle de Nosy Be, une île qui est l’un des grands lieux touristiques
de Madagascar. Avec mon collègue, nous pensions que dans ce séjour paradisiaque la prison allait être toute mignonne. « Admirez les deux canons devant l’ancienne prison désaffectée »
écrit un guide touristique. On comprend l’erreur de l’auteur, s’il s’est contenté de passer devant : la prison, qui date de 1850, est on ne peut plus délabrée. Elle est, hélas, est en pleine
activité.
Le quartier femmes, souvent un peu plus pimpant que le reste, est ici immonde. Deux
« chambres » noires de crasse, sans lumière et sans air ; les agents ont obstrué les ouvertures avec des planches pour suppléer l’absence de barreaux, détruits par la rouille. Pas
de bats flancs, les détenues dorment sur le béton, avec une natte pour les plus fortunées. La cour, minuscule, ressemble à un puits, le sol est un cloaque, les détenues sont assises sur des
pierres le long du mur.
L’unique surveillante, qui se plaint d’être constamment de service, s’empresse de refermer et
de regagner le poste à l’entrée. Un peu plus tard, en repassant devant la prison, nous la voyons à la fenêtre de son logement de fonction situé à proximité. Selon toute vraisemblance, elle ne va
dans le quartier femmes que pour apporter le manioc du jour, puis vaque à ses occupations, laissant les détenues dans leur sinistre quartier.
Les prisons n’ont pas de budget propre. Les fonds sont gérés par la direction régionale. Le
gardien-chef adresse régulièrement un état de la situation, sans présenter de demandes (ce ne serait pas convenable). Le directeur régional est alors censé prendre la bonne décision et allouer
les moyens nécessaires. Comme de toute façon le budget est misérable, rien ou presque n’arrive. Le gardien-chef de Nosy Be, au début un peu circonspect devant les deux « vazaha »
(étrangers), finit par nous expliquer son système D pour avoir un minimum de budget : il place des détenus à l’extérieur chez des commerçants, qui lui versent une redevance. Le tout est
occulte, sans comptabilité, ce qui est moyennement rassurant. « Au moins on peut acheter un peu à manger aux détenus » dit le gardien-chef, avant d’ajouter dans un souffle :
« Je suis ici depuis cinq ans, nous sommes abandonnés, c’est trop dur ». Ses yeux rougissent, il se maîtrise avec peine.
Le tribunal du lieu n’est pas grand : le président et un juge à tout faire (instruction,
enfants, travail), un procureur et un substitut. En matière correctionnelle, le tribunal siège toujours à juge unique. La cour criminelle comprend un
juge de la cour d’appel et quatre jurés. Les débats sont rapides : 4 ou 5 affaires sont jugées à chaque audience. Comme la réunion de la cour coûte cher, il arrive qu’on stocke les dossiers
pour en avoir un certain nombre à juger. Les accusés détenus attendent.
La situation est pire pour les auteurs de vols de bovidés, qui sont justiciables d’une cour
criminelle spéciale, avec six jurés. L’institution surprend le vazaha nouvellement arrivé, mais elle s’explique par l’importance sociale de ce type de
vols : la famille à laquelle on vole son unique zébu est ruinée. Le trafic de zébus volés est intense et lucratif, avec blanchiment des animaux, si l’on peut dire, puisqu’il s’agit de les
passer à la teinture pour les rendre méconnaissables. La réunion de la cour spéciale coûte encore plus cher, elle se réunit donc moins souvent. A Nosy Be, la dernière session remonte à 2003. Les
voleurs de zébus arrêtés à depuis juin 2003 sont toujours en détention préventive, pour une durée indéterminée (la détention des accusés en instance de jugement n’est pas limitée dans le
temps).
La Cour européenne des droits de l'homme, dont les décisions influent sur notre droit français,
vient de rendre un arrêt important à plus d'un titre.
Un accusé avait été mis en examen pour assassinat. Il est placé en détention provisoire en juin
1998. Le juge d'instruction termine ses investigations en février 2002 et décide à cette date du renvoi de cet accusé devant une Cour d'assises pour qu'il soit jugé. L'accusé a interjeté appel de
cette décision, qui a été confirmée par la chambre de l'instruction (c'est la formation de la Cour d'appel qui traite les appels contre les décisions des juges d'instruction et qui contrôle leur
activité) le 18 avril 2002.
Afin d'éviter que l'audiencement de ces affaires très graves ne prenne trop de retard, la loi a
prévu un mécanisme simple : le dossier doit être appelé en Cour d'assises dans un délai maximal d'une année à compter de la décision de renvoi du juge d'instruction mais, si pour des raisons de
droit ou de fait il est impossible de respecter ce délai, la chambre de l'instruction peut le prolonger deux fois de deux fois 6 mois. L'accusé dont le dossier est terminé peut donc en droit
français actuel attendre deux années avant d'être jugé. Au delà, il est remis en liberté quoi qu'il ait fait.
Cette règle a plusieurs raisons d'être.
D'abord, au bout d'un certain temps, une fois la phase d'enquête terminée, il est insupportable
pour les accusés d'attendre longtemps avant d'être fixés sur leur sort. Nombreux sont ceux qui expliquent que même si une peine lourde est crainte, au moins une fois la décision rendue et
définitive (c'est à dire qu'il n'existe plus de recours possible) ils savent quel est leur avenir et peuvent se projeter dans le temps.
Ensuite, les modalités d'exécution des peines ne sont pas les mêmes pour les détenus en attente de
leur procès, et les condamnés. Ces derniers, si la peine à subir est longue, vont pour la plupart dans des établissements adaptés, et bénéficient d'un régime carcéral qui permet notamment des
activités professionnelles.
Enfin, il faut toujours avoir en tête qu'une personne même accusée d'un crime peut toujours, au
moins en théorie, être acquittée. Si tel est finalement le cas, chaque mois de détention supplémentaire ajoute à une injustice dont les conséquences dramatiques augmentent au fil du
temps.
Il faut donc pour maintenir un accusé en détention à l'issue de l'enquête des motifs
particulièrement indiscutables.
Dans notre affaire, la chambre de l'instruction a le 17 avril 2003 prolongé la détention de
l'accusé pour 6 mois, en mettant en avant, entre autres motifs, le planning trop chargé de la Cour d'assises, et l'affaire a été audiencée devant cette juridiction le 16 juin 2003.
La détention provisoire après enquête et avant procès a donc duré du 18 avril 2002 au 16 juin 2003
, et l'accusé a saisi la Cour européenne des droits de l'homme pour contester cette durée qu'il estimait inacceptable.
La Cedh a conclu, à l'unanimité, à la violation de l'article 5 § 3 de la convention européenne des
droits de l'homme, qui prévoit que toute personne détenue doit être jugée dans un délai raisonnable.
L'argument de la Cedh est très simple (§ 36 de l'arrêt) : le retard
d'audiencement devant la Cour d'assises n'est pas un motif acceptable de maintien en détention provisoire car "il incombe aux Etats d'agencer leur système judiciaire de manière à permettre à
leurs tribunaux de répondre aux exigences de l'article 5".
Il est difficile de contester un tel argument. De fait, seuls les choix politiques et budgétaires
des gouvernements successifs, pérennisant un cruel manque de moyens de l'institution judiciaire quels que soient les efforts accomplis mais qui sont aujourd'hui encore insuffisants, font obstacle
à un audiencement rapide de tous les dossiers criminels. Quand dans un département des dossiers ne peuvent pas être audiencés rapidement devant la Cour d'assises, c'est qu'il n'y a pas assez de
juges et de greffiers.
Il faut bien comprendre la problématique. Il ne s'agit plus d'apprécier la dangerosité d'un accusé
quand la seule raison d'être de la durée de sa détention en attente de son procès est l'impossibilité d'audiencer son dossier. La Cedh a une position logique et compréhensible. Si cette
dangerosité justifie évidemment un maintien en détention, la durée de celle-ci, une fois l'instruction terminée, ne peut pas être motivée par le manque de moyen de la justice.
De tout cela, que faut-il en conclure ? Sachant que l'argument du manque de personnel est jugé
inacceptable par la Cedh, que devront faire demain les juges chargés de statuer sur le maintien en détention/la libération d'un accusé s'ils estiment au même moment d'un côté qu'il serait
dangereux de le remettre en liberté, et de l'autre que même si un audiencement suffisamment rapide est impossible, il faut le maintenir en prison mais pour des raisons qui ne sont pas recevables
?
- Soit ils le maintiennent quand même en prison en sachant que leur décision constitue une
violation de la convention européenne des droits de l'homme. Mais l'accusé va-t-il pouvoir ensuite affirmer qu'en choisissant délibérément et en pleine connaissance de cause de violer le droit
européen les juges commettent une faute de nature à entraîner leur responsabilité personnelle et pouvant aboutir à des sanctions disciplinaires ? Alors que le parlement est en train de définir un
régime nouveau de responsabilité des magistrats, la question doit inéluctablement être posée.
- Soit ils privilégient le respect des principes fixés par la Cedh, écrivent dans leur décision de
remise en liberté qu'il leur est impossible de maintenir un accusé en prison parce qu'il n'y a pas assez de juges pour pouvoir le juger dans un délai raisonnable. Mais si cet accusé commet un
délit ou un crime avant de comparaître devant la Cour d'assises, on entend déjà les uns et les autres crier à la faute insupportable des juges et demander des sanctions.
Les juges semblent donc avoir le choix entre des décisions toutes deux insatisfaisantes et
susceptibles d'être considérées comme fautives.
Il pourrait exister une porte de sortie, non satisfaisante au regard du droit, mais la plus
acceptable de la part de magistrats : décrire la réalité dans leur décision. La sécurité de nos concitoyens étant évidemment la priorité absolue, s'il est certain que la remise en liberté d'un
accusé est susceptible de faire courir un risque (sachant que l'existence de ce risque ne signifie pas qu'il y aurait forcément un nouveau drame en cas de libération), les magistrats peuvent
écrire dans leur décision qu'ils sont bien au fait de la position de la Cedh, que l'accusé présente toutefois une dangerosité certaine, et pour finir que les carences de l'Etat qu'ils constatent
et qui ont pour conséquence le manque de moyen de l'institution judiciaire leur imposent de violer les décisions de la Cour européenne.
Ainsi, il n'y aura pas de faux semblant, et les responsabilités des uns et des autres apparaîtront
clairement.
De«nettoyer les
cités au Kärcher» , à«la
racaille» , en passant par«l'encadrement militaire» , le vocabulaire employé par les politiques à l'égard des
mineurs délinquants est de plus en plus guerrier. Il n'y a pas que les mineurs délinquants qui ont changé depuis 1945 ; les politiques eux aussi ont changé. A la retenue et au sens des
responsabilités de ceux qui avaient connu la guerre ont succédé les formules à l'emporte-pièce et les solutions faciles comme le retour du flagrant délit, que, pourtant, l'exposé des motifs de
l'ordonnance de 1945«repoussait expressément» , le qualifiant déjà de«procédure
expéditive».
C'est que, depuis, le mineur délinquant et, derrière lui, le jeune de banlieue d'origine
étrangère, est devenu un enjeu politique. La rhétorique guerrière est en effet utilisée à des fins politiques pour ressouder son camp ou désigner un bouc émissaire dans notre société. Il ne faut
pas s'étonner alors de voir nos banlieues se transformer en un véritable champ de bataille, opposant, dans une sorte de guérilla où la justice n'a plus sa place, les jeunes et les forces de
l'ordre. La mêlée sociale atteint son comble lorsqu'on finit par vouloir opposer les deux institutions principalement en charge du problème : la justice et la police. Pourtant, si le mineur
délinquant occupe une partie non négligeable de l'espace politique, l'importance des mesures prises est inversement proportionnelle à l'enflure des discours le concernant. On ne fait en effet que
proposer des réformes de textes successives, dont on sait pertinemment l'inefficacité si elles ne sont pas accompagnées d'actions vigoureuses sur le fond. Ce qui permettra d'ailleurs de
continuer, quelques mois ou années plus tard, à exploiter ce qui est devenu un fonds de commerce politique.
Pourtant, le problème de la délinquance des mineurs est un problème grave qui mérite mieux que
ces discours simplificateurs. Ce qu'écrivait, en 1945, le gouvernement provisoire de la République française reste plus que jamais d'actualité :«La question de l'enfance coupable est une des plus urgentes de l'époque présente.» Bien évidemment, les politiques, c'est la plus noble de leurs missions, doivent avoir, dans la résolution de cette question, un rôle majeur.
Mais ils doivent absolument changer de méthode. Paradoxalement, la campagne qui s'ouvre, suivie nécessairement d'un temps politique nouveau, peut rendre possible ce changement. Trois exigences
semblent, pour cela, s'imposer.
La première est de dépassionner le débat, ce qui ne veut pas dire que le débat ne peut pas être
vif. Mais l'éthique minimale que l'on est en droit d'attendre de nos responsables politiques exige de cesser d'instrumentaliser le mineur délinquant à des fins politiques, d'exploiter la misère
du monde et ses faits divers, de flatter à chaud les réactions les plus épidermiques de nos compatriotes et de se lancer dans des surenchères qui ne peuvent, à terme, que nous mener au pire. Il
existe, dans ce pays, et nous pouvons en être fiers, une culture commune qui veut que l'on ne juge pas les enfants de moins de 18 ans comme des majeurs, même si ces enfants ont, depuis 1945, pris
quelques centimètres et quelques kilos de plus. Ce consensus a été entériné par le Conseil constitutionnel en 2002. Cela ne peut que faciliter la tâche de tous ceux qui veulent vraiment faire
avancer la question, car le débat est maintenant cadré et la porte est ainsi, en principe, fermée aux marchands d'illusions. S'entendre sur des fondamentaux au-delà des clivages politiques, c'est
aussi s'interdire, pour d'éphémères succès d'annonce, une fuite en avant législative sans cesse renouvelée.
La deuxième exigence est d'agir concrètement sur les institutions qui sont sur le terrain, ce
que nous faisons aujourd'hui extrêmement mal, polarisés que nous sommes à donner à voir que nous agissons par les seules réformes législatives. Prenons l'exemple de la police, dont la
confrontation au quotidien avec les jeunes dans les banlieues comporte un risque redoutable de dérapage dans la violence. Ne pourrait-on pas affecter, dans ces quartiers difficiles, des policiers
expérimentés plutôt que des jeunes qui sortent de l'école ? Ne pourrait-on pas mieux les former, notamment à la psychologie, pour leur apprendre à intervenir dans ces situations délicates ? Ne
pourrait-on pas mieux les encadrer ? Ne faudrait-il pas revoir la politique en matière de contrôles d'identités, dont l'efficacité judiciaire est quasi nulle, pour privilégier les opérations de
nature à démanteler les divers trafics, et notamment le trafic de drogues, qui pourrit la vie de ces quartiers ? En ce qui concerne la justice, ne faudrait-il pas une meilleure coordination entre
les parquets, les juges des enfants et la Protection judiciaire de la jeunesse afin de mieux rationaliser la chaîne judiciaire ? Une adaptation des moyens de la Protection judiciaire de la
jeunesse n'est-elle pas nécessaire quand on sait le nombre important de places libres dans les foyers alors que certaines mesures de milieu ouvert manquent dramatiquement d'éducateurs pour les
exercer ?
La troisième et dernière exigence consiste à s'attaquer aux causes de cette délinquance des
mineurs. Peut-on dire et répéter à satiété que la situation actuelle n'a rien à voir avec celle de 1945, alors que la guerre économique et technologique, qui se livre au niveau des continents,
laisse en ruine des pans entiers de notre société, tout comme la dernière guerre mondiale avait laissé en ruine des zones entières de notre pays ? Il est bien évident aujourd'hui que
l'augmentation et l'aggravation de la délinquance des mineurs sont étroitement liées à la question des banlieues. Rappelons que le chômage des jeunes y frôle souvent les 40 %, soit plus de quatre
fois le taux national, et que, pour un poste de cadre, un candidat au patronyme maghrébin a six fois moins de chances d'être reçu en entretien qu'un candidat franco-français. Il n'est quand même
pas bien difficile de comprendre que si, dans les cités, les diplômés, qui ont travaillé encore plus dur que les autres, rasent les murs parce qu'ils ne trouvent pas de travail tandis qu'on
respecte ceux qui ont réussi grâce à l'économie souterraine, plus rien ne tient de notre ordre social, et notamment pas l'autorité des parents, qui misent avant tout sur l'Education nationale.
Comment s'étonner alors que, dans une telle situation de déshérence sociale et alors que la publicité, le cinéma, la télévision déversent à longueur de temps des images excitantes, les violences
et notamment les violences sexuelles augmentent ?
Tout comme en 1945, la massification de la délinquance des mineurs ne peut se réduire à une
somme de dysfonctionnements individuels n'appelant que des réponses pénales individuelles. Elle révèle aussi un dysfonctionnement social majeur qui appelle, au-delà de tout esprit partisan, des
réponses politiques à la hauteur des défis qui nous sont réellement posés.
Depuis l'affaire dite d'outreau, nombreux sont les commentaires sur la compétence des magistrats. Un jeune juge d'instruction ayant été
pris dans une tourmente judiciaire, médiatique puis politique, bien des personnes se sont interrogées, à juste titre, sur le parcours de ceux qui sont susceptibles, à un moment ou un autre, de
tenir leur sort entre leurs mains et de prendre des décisions dont les conséquences peuvent être extrêmement graves.
Dans une démocratie, il est tout à fait normal que tout un chacun, justiciable en puissance, souhaite savoir quelles sont les
aptitudes des magistrats, et il est tout autant acceptable que les responsables politiques cherchent à améliorer ce qui peut l'être dans leur formation. Mais encore faut-il que les termes
du débat soient correctement posés.
L'un des aspects de ce débat concerne l'âge des magistrats qui débutent et qui, cela est exact, peuvent être nommés
dans une fonction délicate (juge d'instruction, juge aux affaires familiales, juge des enfants...).
Le jeune âge n'est pas en soi un élément conduisant inéluctablement à un travail de moindre qualité. Si la plupart des magistrats
nommés sur un premier poste ont effectué quatre années d'étude de droit après le baccalauréat, ont pour certains suivi une préparation au concours, puis ont passé environ deux années à
l'ENM, et dès lors débutent aux alentours de 26 ans, cela correspond également à l'âge de prise de fonction de médecins, d'enseignants ou de commissaires de police, qui ont des
responsabilités aussi importantes. Et au delà, chacun sait que dans tous les métiers il existe de jeunes professionnels compétents, faisant preuve d'une grande ouverture d'esprit, soucieux en
permanence de se perfectionner, ouverts aux critiques, et des plus anciens obtus, vivotant sur des acquis d'autrefois, et dont les prestations ne sont pas des meilleures.
Mais si le bagage juridique de départ peut suffire, ce que le jeune âge ne permet pas d'avoir, c'est un minimum d'expérience
professionnelle. Or dès sa première semaine de fonction, un magistrat débutant peut se voir confier un dossier particulièrement compliqué, émotionnellement difficile à gérer, dans lequel
les participants à la procédure quels qu'ils soient cherchent à l'influencer et à le conduire dans des directions radicalement opposées, quand ce n'est la présence d'une presse dont l'objectif
principal n'est pas le traitement serein d'une procédure judiciaire. Et cela peut se transformer en une succession de pièges pour le jeune magistrat débutant, comme il semble que cela ait
été le cas pour l'affaire dite d'Outreau.
En plus, certains des magistrats qui sont nommés sur ces postes difficiles se retrouvent seuls à exercer la fonction dans leur
tribunal, de petite ou moyenne taille comme il en existe encore dans des villes de moindre importance. Il leur est alors impossible de solliciter l'écoute et l'aide d'un autre juge exerçant dans
le même service. Mais même si comme cela est parfois proposé chaque service était composé d'au moins deux magistrats, cela ne suffirait pas à résoudre les difficultés rencontrées, car quelques
conseils ne permettent pas à eux seuls de gérer une procédure quand les obstacles apparaissent élevés.
C'est pourquoi l'une des options plausibles pourrait être, à la sortie de l'ENM, de différer la prise du premier poste, et de
placer les jeunes magistrats dans un statut d'assistant, auprès de magistrats plus expérimentés. Des dossiers leur seraient confiés, ils disposeraient d'une délégation de signature, mais
exerceraient sous l'autorité et le contrôle d'un juge plus ancien dans la fonction, à qui en cas de difficulté reviendrait la décision finale à chaque étape de la procédure. Autrement dit,
le juge plus expérimenté pourrait reprendre la main en cas de besoin. Ensuite, les jeunes magistrats qui prendraient cette fois-ci seuls leur premier poste, auraient déjà traité de
nombreuses procédures, et auraient expérimenté diverses façons de faire face aux soucis majeurs.
Il pourrait aussi être intéressant de parfaire cette phase d'assistant par une période de travail au sein d'une Cour d'appel,
dans les mêmes conditions. Ainsi, des magistrats en fonction depuis encore plus longtemps pourraient échanger sur leur expérience professionnelle, et apporter à leur tour d'autre repères au
débutant.
Ce temps de travail comme assistant permettrait aussi aux jeunes magistrats de faire plus ample connaissance avec l'environnement
humain, économique et social dans lequel ils vont devoir plonger, et qui pour certains leur est étranger. Cela permettrait de faire la chasse aux préjugés, aux opinions hâtivement émises, aux
regards trop critiques et insuffisamment compréhensifs, à la crainte parfois de ce qui est trop différent.
A ce titre, un stage dans un cabinet d'avocat, actuellement envisagé à l'occasion du débat parlementaire sur la formation et la
responsabilité des magistrats, pourrait permettre aux jeunes magistrats de voir les justiciables sous un angle totalement différent. Sous cet aspect, cette proposition est intéressante.
En tous cas, la critique concernant le manque d'expérience des jeunes magistrats ne peut pas être écartée d'un revers de manche,
car, même si dans certains cas elle n'est pas dépourvue d'arrière pensée (ce peut être une façon très hypocrite de contester les décisions d'un juge qui ne satisfont pas un justiciable ou son
avocat), elle est souvent fondée.
Notons pour finir que l'arrivée dans la magistrature de personnes plus âgées ayant déjà eu une autre expérience professionnelle
(le recrutement externe s'est considérablement développé ces dernières années) ne permet pas de considérer que cette période de formation complémentaire est inutile. Tout dépend du profil du
nouveau magistrat et des fonctions auparavant exercées.
Commentaires