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Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 07:21

Par Michel Huyette


  Les medias nous apprennent que les avocats de la région nîmoise ont entamé un mouvement de protestation qui les conduit à refuser de se présenter à côté de leurs clients devant la chambre des appels correctionnels de la cour d'appel de Nîmes (lire ici, ici, ici).

  Il ne sera évidemment pas question, aujourd'hui et ici, de commenter ce qui est susceptible de se passer à Nîmes, seuls ceux qui ont participé ou assisté aux audiences contestées sachant exactement ce qu'il en est. Mais ces articles nous invitent à aborder un sujet plus vaste, et important, celui du droit de commenter et parfois de critiquer le fonctionnement de l'institution judiciaire. Nous quitterons donc Nîmes tout de suite pour en rester à des généralités.


  Quand il s'agit de la justice et de ses pratiques, deux positions extrêmes se manifestent toujours rapidement. Pour les uns la justice qui est indépendante ne peut faire l'objet d'aucune désapprobation, les décisions qu'elle rend ne doivent pas être attaquées autrement que par les voies juridiques de recours, et les critiques contre elle sont vécues comme des agressions inadmissibles. Pour les autres, la justice est un service public dont les modes d'action peuvent à tout moment être discutés.

  La difficulté, déjà soulignée ici, c'est que se mélangent quotidiennement les critiques injustifiées émises par des justiciables mécontents qui plutôt que de reconnaître la faiblesse de leur dossier vont la masquer en s'en prenant au juge, et les critiques justifiées par des dysfonctionnement avérés. Il faut donc, avant tout débat sur l'institution judiciaire, commencer par faire un tri entre les mouvements d'humeur sans intérêts d'un côté, et les analyses sereines, sérieuses et argumentées de l'autre.

  Ce préalable étant posé, il n'existe aucune raison de faire obstacle à une analyse des pratiques des magistrats. La justice est un service public et l'institution a certainement des comptes à rendre. L'indépendance ne peut pas être un paravent utilisé pour empêcher les tiers de mettre en lumière les dysfonctionnements quand ceux-ci existent réellement.


  Venons en maintenant aux critiques litigieuses. La première concerne les peines prononcées en appel.

  Il y a quelques années, une rencontre avec des magistrats d'une chambre correctionnelle avait permis de constater que certains juges estiment, pour faire simple, que quand une peine prononcée en première instance par un tribunal correctionnel est globalement adaptée, un appel du condamné est injustifié, et qu'une telle démarche mérite une mesure de rétorsion. Les magistrats qui pensent ainsi prononcent en appel une sanction beaucoup plus sévère qu'en première instance non parce que les faits ou la personnalité du délinquant le justifient mais par principe, parce qu'ils estiment l'appel inadmissible. L'augmentation de la condamnation est alors une sorte de sanction d'un appel estimé abusif, terminologie (abus) qui existe en matière civile (lire ici) mais non en matière pénale.

  Certains magistrats considèrent en effet que quand le nombre des appels qu'ils estiment injustifiés (au regard des sanctions prononcées) devient excessif, notamment les appels à but dilatoire dont la raison d'être est uniquement de retarder la mise en oeuvre effective de la sanction, il faut nécessairement trouver une réponse qui permette d'éviter que la juridiction d'appel soit encombrée par des dossiers qui ne méritent pas un second examen. Autrement dit et par exemple, quand la personne qui a commis un délit de gravité modérée est condamnée à un mois de prison avec sursis et mille euros d'amende, il est inutile d'aller devant la chambre des appels corectionnels pour tenter d'obtenir trois semaines avec sursis et huit cents euros d'amende.

  Si la problématique est réelle, il est plus délicat de définir la réponse justifiée. En effet, si l'on suppose pour le besoin de la discussion que le fait poursuivi ne mérite vraiment pas plus que la peine prononcée en première instance, décider en appel et en repartant de notre exemple d'infliger à l'appelant une peine de six mois de prison ferme et dix milles euros d'amende pour le punir de sa démarche peut sembler troublant. Car alors la sanction prononcée ne correspond plus du tout ni à l'infraction commise ni à la personnalité de de son auteur. Elle punit l'utilisation d'un droit, celui de faire appel, et non la commission d'une infraction.

  Cest en cela que la démarche qui consiste à prononcer en appel des sanctions délibérément disproportionnées par rapport aux faits du dossier, uniquement pour réduire le nombre des appels, est légitimement discutable au sens le plus large du terme.

  Elle l'est d'autant plus que l'aggravation fréquente des sanctions risque de dissuader de faire appel ceux qui, pourtant, peuvent avoir une bonne raison de le faire et qui ne savent pas à l'avance si leur démarche va être considérée justifiée ou abusive.

  Enfin, il n'est pas forcément simple de motiver une décision d'aggravation des peines dans une telle configuration. La chambre des appels correctionnels ne peut probablement pas, sans risquer les foudres de la cour de cassation, écrire clairement qu'elle augmente la sanction parce qu'elle estime que la peine de première instance était adaptée, ce qui au demeurant, serait une contradiction. La motivation réelle risque donc de ne pas apparaîre dans la décision d'appel, ce qui au niveau des principes peut poser quelques difficultés.


  C'est pour toutes ces raisons que le débat autour de telles pratiques est légitime. Et, si elle est questionnée, l'institution doit s'expliquer dans le cadre naturel du débat avec les français au nom de qui la justice est rendue.


  D'autres critiques ont été émises, qui concernent le comportement de magistrats à l'audience. Là encore il s'agit, sauf en cas de tentatives malsaines de déstabilisation et de contestation indirecte et injustifiée des décisions rendues, d'un questionnement qui est recevable.

  Mais il s'agit d'un autre et vaste débat, qui rendra nécessaire un ou plusieurs autres commentaires.... (cf. également ici)




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Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 10:09

 

  Toujours dans le but de mieux connaître les réactions des français qui sont appelés à siéger dans une cour d'assises (cf. la rubrique : Paroles de jurés), voici deux liens vers des articles de presse.

   Le premier témoignage est ici, et le second est là.


  On relèvera que ces jurés sont déclaré aux journalistes, notamment, que :

  -"Les débats clôturés, c'est elle (la présidente) qui ouvre la discussion, neutre, avant un tour de table où chacun livre son avis."

  - "On comprend mieux comment fonctionne un tribunal », « J'ai plus de respect pour le travail des juges. » Ils savent que la justice, ce n'est pas un guichet : tel crime égal telle peine." (..)

  -  "L'avis qu'on porte sur les gens évolue. Pas "d'intime conviction" avant la fin. J'ai été frappé par un mot de la présidente, qui disait que nous devions être "loyaux". C'est un mot fort, qui prend toute sa grandeur. Il faut que la peine soit comprise par l'accusé et la victime. Je me suis senti utile et non manipulé. Le débat est intéressant, on est tous différent, par l'âge, la profession... On n'a pas forcément la même façon de voir les choses."


 

 

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Vendredi 6 janvier 2012 5 06 /01 /Jan /2012 08:23

Par Michel Huyette


  C'est bien parce que les magistrats sont habitués à la prudence et à la réserve, et en premier les chefs de juridiction, que le texte que vient de diffuser la conférence des présidents des tribunaux de grande instance apparaît d'autant plus extraordinaire.

  Sous forme de voeux pour l'année 2012, c'est le texte suivant qui a été élaboré :

 

  "Le conseil d'administration de la Conférence Nationale des Présidents de Tribunaux de Grande Instance voit s'achever une année 2011 éprouvante qui restera sans doute parmi les plus difficiles supportées par nos juridictions depuis bien longtemps.

  Aux difficultés matérielles et budgétaires s'ajoutent désormais un désenchantement et une souffrance généralisés chez les acteurs de terrain, magistrats et fonctionnaires.

  Notre tâche d'administration et d'animation devient impossible et la plus value que nos collègues et les fonctionnaires sont en droit d'attendre de l'exercice de nos fonctions se limite de plus en plus à la gestion d'une pénurie dramatique de moyens face à une inflation insupportable des charges dans un contexte de fréquentes improvisations juridiques qui nous conduit à des choix de priorités par défaut.

  La période de fin d'année et l'approche de l'année nouvelle sont propices à l'expression des voeux et nous savons toutes et tous dans nos juridictions l'importance que revêt cette tradition, au delà des relations personnelles, dans les contacts institutionnels.

  Le conseil d'administration de la Conférence Nationale des Présidents de Tribunaux de Grande Instance vous présente, cher(e)s collègues président(e)s, ses voeux les meilleurs et les plus sincères pour l'année 2012 et en particulier formule les souhaits suivants:

- qu'en matière de réformes, la réflexion devance l'action, les études d'impact précèdent leur mise en oeuvre et que les moyens soient contemporains de leur entrée en vigueur,

- que notamment l'année 2012 ne soit pas l'occasion d'une nouvelle avalanche de textes dictée par des considérations électorales ou la réaction à des émotions, et dont la traduction législative solliciterait de plus fort les juridictions pénales au risque d'afficher un désintérêt pour les contentieux civils dont le traitement est pourtant un des facteurs essentiels de paix sociale,

- que la sécurité et la stabilité juridique soient garanties, pour le bien des justiciables et le fonctionnement efficace et pertinent de nos juridictions,

- qu'en conséquence l'impréparation, l'improvisation et l'imprécision cessent de créer de charges indues comme ce fut le cas pour les élections professionnelles et la mise en oeuvre de la contribution de 35€ pour l'aide juridique,

- que les ressources humaines soient garanties à la mesure des charges confiées, à l'inverse de ce qui s'est produit en matière de protection des majeurs, en matière de protection des personnes placées en régime de soins psychiatriques sans consentement, en matière de tribunal correctionnel des mineurs, ou de transfert de compétence du traitement des situations de surendettement,

- que par exemple ne soient pas proposées des solutions de facilité comme la mutualisation des tribunaux pour enfants, consommatrice de temps et donc irréaliste dans le contexte actuel

- que la suppression de la juridiction de proximité et les conséquences qu'elle entraînera au sein des tribunaux d'instance pour le traitement du contentieux civil soient prises en compte,

- que les discours évoquant des créations d'emplois de magistrats comme de fonctionnaires se traduisent concrètement, alors que nous constatons jusqu'à présent l'accroissement des vacances de poste et la non prise en compte du travail à temps partiel,

- que la gestion des ressources humaines pour les magistrats comme pour les fonctionnaires mérite enfin son nom, que les adjoints administratifs n'apprennent pas huit jours avant la date de leur prise de fonction leur lieu d'affectation, que les projets de nomination des magistrats s'inscrivent dans des calendriers qui permettent une réelle consultation des assemblées statutaires des juridictions tant pour le bien fondé des décisions d'organisation qui nous incombent, que pour l'adhésion qu'elles doivent recueillir pour la bonne marche des tribunaux,

- que les budgets annoncés soient effectivement alloués et non amputés en cours d'année, spécialement ceux qui stagnent comme l'accès au droit ou qui régressent comme les frais de fonctionnement,

- que les responsables politiques cessent d'instrumentaliser l'institution judiciaire, garante de l'Etat de droit , et de dénigrer l'institution et les hommes qui la servent au gré des décisions qui leur déplaisent ou nuisent à leurs intérêts partisans

  Alors cher(e)s collègues président(e)s, si par extraordinaire ces voeux se réalisent, parmi d'autres que seul le souci de concision ne nous permet point de citer ici, nous pourrons nous féliciter de ce que l'année 2012 permette à la Justice, sous notre impulsion, avec le concours de chacun des magistrats et fonctionnaires de nos juridictions, de jouer le rôle qui est le sien dans une société démocratique moderne."

 


  La charge est rude, et c'est peu dire. Et pour que des présidents de tribunaux (pour les procureurs, lire ici), habitués à la modération, s'expriment de façon aussi virulente, il faut que la situation réelle soit véritablement catastrophique et dorénavant insuportable.

  Désenchantement, souffrance, manque dramatique de moyens, gestion aberrante des ressources humaines, insécurité juridique et inflation législative incohérente, justice instrumentalisée à des fins politiques, tout y passe.

  Malheureusement, cela correspond à ce que constatent quotidiennement les milliers de magistrats français (1).


  Le plus désolant, bien au-delà des conséquences pour les professionnels de l'institution, c'est que ce sont les français, en tous cas ceux qui franchissent la porte des palais de justice, qui sont et resteront les premiers à en subir toutes les conséquences. Ces justiciables qui, pourtant, devraient avoir droit à un service public de la justice de qualité maximale.

  Pour cela il leur faudra revenir une autre fois.



-----
1. Pour une autre forme de militantisme tout aussi inhabituel, lire ici.

 



 

 

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Jeudi 5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 06:43

Par Michel Huyette

 

Cet article a été publié le 28 décembre 2011, puis mis à jour le 5 janvier 2012

 

  Comme cadeau de noël, il y a mieux. Mais revenons un tout petit peu en arrière.

  Le 8 février 2011, le ministre de la justice à saisi le Conseil supérieur de la magistrature (son site) dans sa formation compétente pour la discipline des magistrats du Parquet (qui est différente de celle qui s'occupe des magistrats du siège - les "juges" au sens strict du terme).

  Le ministre reprochait à un magistrat du Parquet d'avoir, alors qu'était examinée par un tribunal correctionnel une affaire dans laquelle des policiers étaient poursuivis pour dénonciation calomnieuse, faux en écriture publique et violences volontaires (violences contre un automobiliste et procès verbaux délibérément mensongés concernant sa pseudo participation à une tentative d'homicide contre un policier), comparé en audience publique le comportement de ces policiers délinquants à celui de la gestapo.  Le ministre affirmait dans sa demande de sanction que le magistrat a fait preuve d'un manque de prudence et de discernement, a manqué à son devoir de réserve et à son devoir de délicatesse à l'égard des services de police dans leur ensemble. Le ministre concluait qu'en prononçant de telles paroles l'intéressé a porté atteinte à la confiance que doit inspirer tout magistrat et a jeté le discrédit sur l'institution judiciaire.


  Le CSM a rendu sa décision le 8 décembre 2011 (texte ici).

  Le Conseil rappelle d'abord qu'en application de l'article 33 du code de procédure pénale (texte ici) un magistrat du ministère public "développe librement les observations orales qu'il croit convenables au bien de la justice.", et que ce droit est rappelé 
en ces termes dans l'article 5 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 (texte ici) portant statut de la magistrature  : "Les magistrats du parquet sont placés sous la direction et le contrôle de leurs chefs hiérarchiques et sous l'autorité du garde des sceaux, ministre de la justice. A l'audience, leur parole est libre."


  Le CSM précise ensuite que ces principes ne permettent pas aux magistrats du Parquet de dire n'importe quoi et que leur droit d'expression est limité par le devoir de réserve et la dignité des justiciables.

  Le CSM retient ensuite :

  - s'agissant de ce cas particulier, qu'il est avéré que l'intéressé a dit "la police française ça ressemble un peu à la gestapo dans ce dossier" et que celui-ci a expliqué avoir voulu, avec des paroles fortes, contrebalancer les réquisitions modérées qui lui avaient été imposées par sa hiérarchie,

  - que l'importance du dossier aurait pu justifier que le siège du ministre public soit tenu par le procureur lui-même ou un procureur-adjoint, cela d'autant plus que le quantum des peines requises avait été délibérément limité et que le magistrat désigné n'avait pas eu beaucoup de temps pour préparer le dossier, 

  - que les propos tenus qui ne s'adressaient qu'aux policiers poursuivis n'ont pas porté atteinte à l'ensemble de la profession,

  - que les propos tenus, quand bien même ils sont maladroits et inappropriés, ne constituent pas un manquement aux devoirs de réserve et de dignité en raison des circonstances dans lesquelles ils ont été tenus ainsi que de la nature et de la gravité des faits poursuivis.


  Tout ceci appelle quelques réflexions.

  On remarque que le CSM a choisi de souligner que le procureur de la République, qui avait défini le quantum des réquisitions, aurait pu estimer utile d'aller lui-même à l'audience. On croit lire entre les lignes que quand un chef veut dans un dossier délicat que sa ligne soit suivie, il peut (doit ?) envisager d'aller lui même à l'audience. Autrement dit, il y a des moments où il faut assumer et ne pas se débarrasser d'une mission délicate en la confiant à un subordonné. Cela est suffisamment inhabituel et important pour être souligné.

  Le CSM retient ensuite que les propos poursuivis ne peuvent s'analyser qu'en comparaison avec les infractions reprochées aux policiers. De ce fait, les infractions étant très graves (accusation mensongère de tentative de meurtre pouvant conduire à la cour d'assises et à des années de prison plus procès verbaux contenant des éléments délibérément mensongers), elles justifiaient une critique sévère du ministère public, et donc des qualificatifs péjoratifs.

  Au final, le CSM estime dans cet avis qu'il n'y a pas lieu de prononcer une quelconque sanction contre le magistrat concerné.


  L'affaire aurait pu s'arrêter là. Mais le ministère de la justice a voulu offrir à l'intéressé un cadeau de Noël un peu particulier.

  Le 16 décembre 2011, le ministre de la justice a décidé de saisir une nouvelle fois le CSM dans le but, toujours, de pouvoir sanctionner le même magistrat. Cela pour les mêmes motifs que la première fois. Le ministre semble avoir inscrit sa démarche dans le cadre de l'article 66 de l'ordonnance de 1958 (texte ici) qui prévoit que "Lorsque le garde des sceaux, ministre de la justice, entend prendre une sanction plus grave que celle proposée par la formation compétente du Conseil supérieur, il saisit cette dernière de son projet de décision motivée. Après avoir entendu les observations du magistrat intéressé, cette formation émet alors un nouvel avis qui est versé au dossier du magistrat intéressé."

  Dans sa décision du 23 décembre 2011 (lire ici), le CSM s'est contenté d'indiquer, dans une motivation sommaire, qu'il réitère son précédent avis du 8 décembre 2011 et considère qu'il n'y a pas lieu de prononcer une quelconque sanction à l'encontre de l'intéressé en l'absence de toute faute disciplinaire.


  Une telle démarche du CSM semble indiscutablement logique. En effet, l'appréciation de l'existence d'une faute ne peut pas dépendre de la sanction qu'il est envisagé de prononcer. Dès lors, la première décision ayant considéré que le magistrat poursuivi n'avait commis aucune faute sanctionnable, le fait que le ministre ait ensuite envisagé une sanction plus grave ne pouvait pas modifier l'appréciation initiale du Conseil. Sauf éléments nouveaux ce qui ne semble pas être le cas à la lecture de la seconde décision.


  Il reste sur ce point à s'interroger sur la raison d'être de la double démarche.

  Certains ont cru déceler dans cet acharnement pour le moins inhabituel, c'est peu dire, une demande insistante du ministère de l'intérieur, l'objectif étant de satisfaire des policiers ou leurs syndicats qui n'acceptent pas que certains d'entre eux soient publiquement montrés du doigt. Mais si tel était le cas il aurait été intéressant que ces mêmes policiers, ou ce ministre, expliquent un peu plus en détails ce qu'ils pensent des infractions très graves reprochées aux policiers poursuivis devant le tribunal correctionnel. 



  Quoi qu'il en soit, ce qui précède ne doit pas être mal interprété. En effet, la liberté de parole à l'audience ne peut pas permettre aux magistrats du ministère public de s'exprimer n'importe comment et sans aucune limite. Il n'y aura jamais place, par exemple, pour des propos racistes, injurieux, ou plus largement pour toute forme d'incorrection vis à vis des justiciables ou des professionnels de la justice. 

  Mais à l'inverse, ce devoir de considération vis à vis des parties au procès ne doit pas interdire de souligner la gravité des délits ou des crimes poursuivis, ce qui, parfois, justifie l'emploi de qualificatifs très sévères, à la hauteur des actes commis. Le devoir de modération ne doit pas être utilisé par ceux qui ont délibérément violé la loi comme un moyen de réduire la capacité de critique du ministère public.

  Ne doivent donc être poursuivis que les dérapages manifestes, les excès grossiers, ceux que, d'emblée, tout le monde réprouve. Ce qui, selon le CSM, n'était manifestement pas le cas dans notre affaire.


  Les poursuites engagées, et par deux fois, sont donc préoccupantes. 

  Elles le sont parce que le ministre de la justice n'a tenu aucun compte du premier avis motivé du CSM, et a voulu à tout prix obtenir une sanction qui apparaissait, dès sa première démarche, manifestement inappropriée au cas d'espèce.

  Elles le sont encore parce qu'elles ne tiennent aucun compte de la gravité des faits reprochés aux policiers poursuivis.

  Elles le sont également parce que la volonté de réduire la liberté de parole des magistrats du ministère public ne va pas dans le sens d'une justice indépendante dont le travail est, notamment, de vilipender les actes les plus inadmissibles d'autant plus quand ce sont des membres des forces de l'ordre qui en sont les auteurs.

  Elles le sont enfin parce que la démarche, très inhabituelle, intervient alors que ce sont des policiers qui sont renvoyés devant le tribunal correctionnel. Comme s'ils étaient les seuls que l'on veut protéger des critiques du ministère public, le justiciable ordinaire devant accepter d'entendre tout ce qui est dit sur lui. Autrement dit, comme si le message qui leur est adressé est que quoi qu'ils fassent ils bénéficieront d'une protection qui n'est accordée à personne d'autre. 


  Un dernier détail s'impose, même s'il peut apparaître très secondaire.

  Le magistrat poursuivi part en retraite en janvier 2012. Il a été poursuivi par deux fois en 2011, dont une seconde fois quelques jours avant la fin de sa période d'activité professionnelle.

  Il ne semble pas avoir été défaillant auparavant.

  La protection des policiers délinquants doit être considérée comme vraiment importante pour que ceci n'ait aucune importance.


mise à jour :

  Nous apprenons en ce début d'année 2012 que le ministre de la justice a implicitement renoncé à prononcer une quelconque sanction contre le magistrat poursuivi.

  Il n'existe donc aucune raison pour que les magistrats du ministère public, dans les limites mentionnées plus haut, s'imposent une quelconque auto-censure par crainte d'éventuelles poursuites, ainsi que cela découle des décisions du CSM qui par deux fois a conforté cette liberté de parole.

  Tout n'aura donc pas été inutile dans le démarche gouvernementale...

 

 


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Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 11:04

Par Michel Huyette


  Comme cela a déjà été indiqué ici, l'année 2012 commence par deux évolutions importantes de la place des citoyens dans le processus judiciaire pénal.

   A la cour d'assises, le nombre des jurés diminue dans une proportion non négligeable. Ceux-ci étaient jusqu'à présent 9 en première instance et 12 en appel, ils sont désormais respectivement 6 et 9 (pour plus de détails lire ici). Comme nous l'avons déjà souligné, cette réduction du nombre des jurés ne s'explique que par la création des citoyens assesseurs, le fonctionnement des cours d'assises étant jusqu'à présent tout à fait satisfaisant.

  Par ailleurs, les tribunaux correctionnels des cours d'appel de Dijon et Toulouse voient arriver, pour certaines affaires, les citoyens assesseurs. Il s'agit là d'une expérimentation dont le bilan sera fait ultérieurement (pour plus de détails lire not. ici, ici, ici).

  Cette semaine ont eu lieu les premières audiences avec ces nouveaux citoyens juges. Souvent devant de nombreux journalistes qui ont publié plusieurs commentaires.

  A Dijon, les nouveaux citoyens assesseurs ont siégé dans deux affaires (lire ici) et se sont déclarés émus (lire ici).

  On relèvera que l'un d'entre eux a déclaré une fois son travail terminé : "On critique facilement la justice mais aujourd’hui j’ai mieux pris la mesure du travail des magistrats et vu comment cela se passait derrière". On croit comprendre que l'intéressé s'est rendu compte qu'entre les opinions sur la justice échangées au café du commerce et la réalité judiciaire il peut y avoir des différences sensibles. On en viendrait presque à souhaiter que tous les français sans exception soient les uns après les autres désignés citoyens assesseurs.

  Un autre a déclaré : "J’ai posé beaucoup de questions aux magistrats, ils ont répondu à chacune. Ils nous ont laissé consulter les dossiers, regarder les photos. Cette journée a été très enrichissante". Cela confirme qu'il est indispensable que le temps prévu pour chaque dossier soit nettement augmenté par rapport au temps nécessaire aux seuls magistrats professionnels. D'où, par voie de conséquence, un risque toujours présent de retard de traitement des affaires puisque leur nombre doit être réduit aux audiences où sont appelés les citoyens assesseurs.

  A Toulouse (lire ici), les premières audiences semblent s'être également bien passées.


  L'un des citoyens assesseurs, sous la pression des medias ou parce qu'il n'a pas bien compris en quoi consiste le secret des délibérations, a déclaré aux journalistes : "Dans les deux affaires que nous avons eues à juger, il n'y a pas eu de divergence de point de vue. Nous étions tous plus ou moins d'accord sur la décision à prendre." Il indique implicitement que les magistrats professionnels n'ont pas eu un point de vue radicalement différent malgré leur expérience et leurs références.

  On relèvera enfin que plusieurs affaires traitées en présence des citoyens assesseurs se sont soldées par des relaxes. Alors que dès le départ il avait été clairement annoncé au plus haut sommet de l'Etat que le but de la réforme était principalement d'obtenir des décisions plus sévères, les juges professionnels étant soupçonnés de laxisme, ces premières relaxes semblent confirmer que les français appelés à juger ne seront pas des mécaniques programmées pour condamner aveuglément.


  C'est sans doute ce qui a fait dire à un représentant du Parquet (service du procureur de la République) local : "Ceux qui attendent de cette réforme un affermissement des tribunaux correctionnels se trompent, car on constate dans les cours d'assises que les citoyens placés en position de juger ne sont ni moins, ni plus sévères que les magistrats professionnels".

  Cela ne faisait aucun doute. Car il n'y avait aucune raison de ne pas croire à l'intelligence des français appelés à juger auprès des magistrats professionnels.


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Mercredi 21 décembre 2011 3 21 /12 /Déc /2011 07:35



  Ce message s'adresse à ceux d'entre vous qui ont été jurés dans une cour d'assises.

  Nous vous suggérons de nous faire profiter de votre expérience, afin de nous permettre de mieux comprendre comment vous avez vécu votre mission de juré.

  Alors, si cela vous tente, nous vous invitons à rédiger un texte écrit sur le sujet de votre choix (réaction quand vous avez su que vous étiez sélectionné, première rencontre avec l'institution, révision de la liste, réunion de présentation, tirage au sort, récusation, déroulement du procès, délibéré etc...). Exprimez vous sur tout ce qui vous a surpris, passionné, dérouté, troublé, déplu..

  A votre choix, vous pouvez apparaître sous votre nom, votre seul prénom, ou des initiales.


  Une obligation technique : rédigez votre texte avec votre logiciel habituel (word, openoffice..) en format texte (.rtf), et envoyez le en pièce jointe à l'adresse de contact du blog, qui figure en bas de chaque page :  

 

contact@parolesdejuges.fr

 


  Merci d'avance.

 

 


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Jeudi 8 décembre 2011 4 08 /12 /Déc /2011 10:57

Par Michel Huyette


  La démarche est tellement inhabituelle qu'elle mérite d'être soulignée. Et elle en dit long, par le seul fait qu'elle existe, sur une très forte exaspération d'une partie de la magistrature (1).

  Une écrasante majorité des procureurs de la République de France, qui se réunissent en "conférence", vient de diffuser la résolution suivante :

  "La Conférence Nationale des Procureurs de la République appelle solennellement l'attention sur la gravité de la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui les parquets, et l’urgence de leur donner les conditions d’exercer dignement leurs nombreuses missions.

  En premier lieu, ces conditions passent par la restauration de l’image de leur fonction, gravement altérée auprès de nos concitoyens par le soupçon de leur dépendance à l’égard du pouvoir exécutif.

  Magistrats à part entière, garants des droits et libertés individuelles, les procureurs de la République appellent à la mise à niveau de leur statut, par un renforcement des pouvoirs du Conseil supérieur de la magistrature pour leur nomination et le contrôle de l’exercice de leurs fonctions, afin de répondre aux nécessités d’une justice impartiale, et de permettre d’établir la confiance des citoyens.

  En second lieu, ces conditions passent par une sécurité juridique et une cohérence qui font de plus en plus défaut à la matière pénale.

  Sous l’avalanche des textes qui modifient sans cesse le droit et les pratiques, souvent dans l’urgence, sans étude sérieuse d’impact, et au nom de logiques parfois contradictoires, les magistrats du parquet n’ont plus la capacité d’assurer leur mission d’application de la loi.

  En dernier lieu, ces conditions sont largement tributaires des moyens très insuffisants mis à la disposition des parquets pour l’exercice de leurs missions, dont le périmètre n’a cessé de croître.

  Une étude de la commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ) a mis en évidence sur l’année 2008 que le procureur français était en Europe investi des charges les plus lourdes, et doté, pour les assurer, des moyens les plus faibles.

  Les procureurs de la République alertent solennellement le législateur, le gouvernement, ainsi que l’ensemble de leurs concitoyens sur la gravité d’une situation qui ne leur permettra plus, avec leurs équipes d’accomplir sérieusement leurs missions, s’il n’y est pas d’urgence remédié par une réforme de leur statut, une stabilisation normative, et l’affectation de moyens humains, matériels, et financiers.

  Ce n’est qu’à ces conditions qu’ils pourront exercer leurs responsabilités et la plénitude de leurs fonctions : - l’exercice de l’action publique, - la direction de la police judiciaire, - la garantie du respect des droits et libertés individuels."


  S'agissant du statut du ministère public, le débat est ancien et plusieurs options semblent envisageables, comme cela a déjà été abordé sur ce blog (lire not. ici).

  La résolution mentionne ensuite la "restauration de l'image", altérée par un "soupçon" de dépendance à l'égard du pouvoir politique. Toutefois, la résolution ne précise pas que s'il a pu arriver que des procureurs de la République aient un comportement critiquable, cela n'est pas uniquement la conséquence d'un statut inadapté. Car quel que soit le statut des membres du Parquet français, c'est pour partie l'état d'esprit, la déontologie et l'éthique des hommes et des femmes qui le composent qui définissent leurs pratiques. Un statut peut protéger d'influences externes. Mais il ne protégera jamais contre les faiblesses ou les travers de quelques uns.

  Les procureurs mettent l'accent sur l'avalanche de lois, parfois incohérentes entre elles, qui fragilise le travail judiciaire. Au-delà des seuls procureurs, les huit mille magistrats français (comprenant les magistrats du siège) se lassent, c'est peu dire, de voir tous ces nouveaux textes qui, notamment au pénal, sont annoncés au moindre drame. Car, on l'oublie trop souvent, cela pose parfois de redoutables difficultés juridiques et fragilise les procédures diligentées. Cela a été particulièrement flagrant à propos de la garde à vue (cf. la rubrique dédiée) avec un pouvoir politique qui a tenté de retarder autant que possible la mise en conformité de notre droit avec les décisions de la cour européenne des droits de l'homme et a créé par voie de conséquence des soubresauts qui auraient pu être évités.

  Les procureurs ont tout autant raison de dénoncer, une fois de plus, le manque de moyens humains et matériels.

  Et il y a de quoi s'inquiéter quand ils affirment sans détour qu'ils ne sont plus en capacité "d'accomplir sérieusement leurs missions."

  Surtout si l'on a en tête que le ministère public est hiérarchiquement rattaché au ministère de la justice et que les promotions de ses membres dépendent, actuellement, du seul bon vouloir du pouvoir politique.

  Pour que tant de procureurs enjambent l'obstacle et osent cette prise de position publique, c'est que la situation est réellement désastreuse à leurs yeux.


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1. L'union syndicale des magistrats a écrit dans son communiqué qu'il s'agit d'une résolution "historique". (lire ici)



 

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Mardi 6 décembre 2011 2 06 /12 /Déc /2011 10:41

Par Michel Huyette


  Le mauvais état d'un certain nombre d'établissements pénitentiaires est bien connu, de même que toutes les conséquences qui en découlent en termes de danger pour les condamnés comme pour les surveillants, de risques pour la santé physique et mentale de tous, et, au delà, d'atteinte à la dignité humaine.

  Mais un paroxysme de dysfonctionnement semble avoir été atteint avec la prison de Nouméa (Nouvelle Calédonie), ainsi que le met en lumière une recommandation du contrôleur général des lieux de privation de liberté qui vient d'être publiée au journal officiel du 6 décembre 2011 (lire ici).

  Il y est écrit, notamment que :

  "Ce qui a été observé lors de la visite inopinée, par quatre contrôleurs, du centre pénitentiaire de Nouméa, appelé Camp Est, en Nouvelle-Calédonie, du mardi 11 au lundi 17 octobre 2011, par son ampleur, relève d'une violation grave des droits fondamentaux d'un nombre important de personnes."

  "Les personnes détenues sont entassées dans des cellules insalubres où elles subissent une sur-occupation frôlant les 200 % dans le centre de détention et le quartier de semi-liberté et atteignant 300 % dans le quartier de la maison d'arrêt. Au moment de la visite, 438 personnes y étaient écrouées et hébergées pour un nombre théorique de 218 places."

  "La maison d'arrêt est composée de cellules de 12 mètres carrés où cohabitent jusqu'à six personnes alors que, selon les normes définies par l'administration pénitentiaire, il ne devrait pas y en avoir plus de deux. Chaque cellule comporte trois lits superposés d'un côté, deux lits superposés de l'autre côté et souvent, entre les deux rangées de lits, un matelas posé à même un sol crasseux et humide où circulent des rats et des cafards. Au moment de la visite des contrôleurs, vingt-sept des trente-quatre cellules composant la maison d'arrêt disposaient ainsi d'un matelas posé par terre, soit un nombre total de 204 personnes pour une capacité déclarée de soixante-huit places. La nuit, l'occupant du matelas risque de se faire piétiner si un de ses codétenus se lève pour aller se soulager dans les w.-c. Ceux-ci, à la turque, sont situés dans un coin de la cellule ; l'intimité n'est pas assurée malgré la présence d'un tissu accroché tant bien que mal par les occupants. La chaleur dans les cellules est vite éprouvante ; des ventilateurs sont hors d'état de marche, voire absents dans de nombreuses cellules, et non remplacés lorsque la direction estime que les personnes détenues sont responsables de la dégradation. Pour lutter contre la température excessive, la pratique consiste à inonder périodiquement la cellule. Des conduites d'arrivée d'eau des w.-c. ont été détournées pour pouvoir servir de douche, sans la moindre protection vis-à-vis des installations électriques pourtant dégradées (fils dénudés, interrupteurs cassés). De nombreux lavabos ― qui ne distribuent que de l'eau froide ― sont privés de système d'évacuation de l'eau ; un seau placé sous la bonde en tient lieu. Les cellules ne disposent ni de réfrigérateur, ni de bouilloire, ni de plaque chauffante. Les grilles d'aération sont souvent obstruées afin d'empêcher les rats de rentrer dans les cellules ; ces rongeurs parviennent toutefois à rentrer et se nourrissent des restes de repas ou de cantines qui, faute d'endroit clos, sont entreposés sur des étagères ou dans des meubles sans porte. Les remontées d'égouts fréquentes empestent l'atmosphère des cellules. Toutes les cellules sont encombrées de linge en train de sécher, accroché à des cordes constitués de draps de lits découpés."

  "Le quartier ouvert du centre de détention est composé de cinq « cases ». Chaque case comporte des boxes de 8 mètres carrés occupés chacun par deux personnes, sans autres séparations que des murs légers de 2,50 mètres de haut surmontés d'une nappe de grillage placée sous le toit du bâtiment en guise de plafond. Afin de se protéger des rats qui circulent dessus, les occupants des cases ont accroché par endroits des draps sous le grillage. Dans chaque box, un w.-c. est placé dans un angle avec, pour unique séparation, un muret de 90 cm de haut sur un des deux côtés ouverts. La circulation est libre à l'intérieur de la case ; en l'absence de porte, des tissus sales et usés ont été placés par les personnes détenues à l'entrée des boxes. Le réseau électrique est en grande partie défectueux : lampes absentes, interrupteurs cassés voire inexistants, fils dénudés. Les circuits d'évacuation des eaux usées des toilettes ― trois douches sans pommes et trois w.-c. par case ― sont en partie bouchés. Devant chaque case, un jardinet grillagé de 12 mètres sur 10 mètres, soit 120 mètres carrés, est accessible quelques heures dans la journée ; le reste du temps, les personnes détenues « déambulent » à l'intérieur de leur case, sans autre occupation que de regarder la télévision sur un unique poste. Aucun système de vidéosurveillance ou d'alerte n'équipe les bâtiments. Au moment de la visite, cent treize personnes occupaient ce quartier prévu pour cinquante-sept personnes."

  "Les cellules disciplinaires et d'isolement sont dans un état répugnant. Le fond de chaque cellule est occupé par le « coin toilette » : les murs y sont d'une saleté repoussante avec de nombreuses traces d'humidité et d'excréments ; les cuvettes des w.-c. sont maculées. Dans les cellules d'isolement, la douche se prend sans protection au sol alors qu'elle est contiguë aux w.-c. à la turque. Les odeurs d'égout sont prégnantes. Les inondations de cellule seraient fréquentes."

  "L'accès aux soins est très difficile en raison du nombre insuffisant de personnel sanitaire, de l'enclavement des locaux médicaux à l'intérieur de la maison d'arrêt ― ce qui entrave la circulation des personnes condamnées, des mineurs et des femmes ―, de la taille réduite des salles d'attente. Il en résulte un absentéisme pouvant dépasser 60 % des personnes convoquées au service médical. Les traitements médicaux sont distribués dans les cellules sans avoir la garantie qu'ils ont été remis à la personne pour laquelle ils ont été prescrits, en raison notamment du surencombrement des cellules et des nombreux changements d'affectation empêchant toute identification."


  Le contrôleur général conclut en ces termes :

  "L'état et le fonctionnement du centre pénitentiaire sont ainsi apparus comme portant atteinte de manière grave aux droits des personnes qu'il héberge ; le personnel ― remarquable de dévouement et d'investissement ― est, d'évidence, épuisé et inquiet devant l'absence de perspective d'avenir de l'établissement. Le contrôle général fait sienne l'opinion qu'il a recueillie selon laquelle l'épisode dramatique survenu pendant le déroulement de la mission (1) « ne saurait être dissocié des conséquences inéluctables que fait peser la sur-occupation de l'établissement sur les conditions de détention »."
 

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1. Un meurtre dans une cellule occupée par 6 personnes.

 

 

 

 

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Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 18:07

Par Michel Huyette


   Alors qu'aux Etats Unis une vive polémique vient de naître après la publication d'un livre prônant des corrections physiques sur les enfants, à l'aide de divers objets (lire not. ici), le débat n'est toujours pas clos en France sur la façon dont les adultes peuvent sanctionner des enfants au comportement imposant une réaction.

  Nous avons déjà abordé la question de la fessée, que, souvenons nous, des parlementaires ont un jour voulu interdire par le biais d'une nouvelle loi (lire ici). Puis il a été question de réprimandes physiques d'adultes sur un enfant qui en blesse un autre (lire ici).

   Récemment, des enseignants d'une école primaire ont décidé de créer une nouvelle sanction : le "carré d'isolement". Concrètement, dans la cour de l'école et à partir d'un mur, ils ont dessiné au sol et à la craie un espace de quelques mètres carrés, à l'intérieur duquel l'élève sanctionné doit demeurer pendant une partie de la récréation. Ceci afin d'éviter de nouveaux conflits avec les autres enfants ou avec les adultes.


  Aussitôt des parents ont fait connaître leur désaccord, saisissant même l'inspection d'académie. De leur côté, les enseignants, qui ont décidé ensemble de créer ce carré d'isolement, ont expliqué à quel point il leur est difficile, parfois, de contenir des enfants souffrant de troubles du comportement et qui peuvent se montrer très perturbateurs quand ce n'est agressifs voire dangereux envers les autres élèves. Cela d'autant plus quand les assistants des enseignants sont supprimés pour cause de restrictions budgétaires (lire ici). Et que ces enseignants se retrouvent seuls face à une trentaine d'élèves, ce qui ne leur permet plus d'apporter une attention contenante aux plus difficiles.


  La différence avec la fessée est que le carré d'isolement ne peut pas être qualifié de châtiment corporel. L'enfant est seulement isolé après qu'il lui ait été expliqué que son attitude vis à vis des autres, trop agressive, impose une mise à l'écart provisoire.

  Par contre, les parents n'ont pas manqué de mettre en avant la possible humiliation de l'enfant. Mais toute punition n'est-elle pas plus ou moins humiliante ? Au-delà, le seul fait de se voir reprocher un comportement inapproprié est vexant, que l'on soit enfant ou adulte. Dès lors, le caractère désagréable de la remarque ou de la sanction peut-il à lui seul interdire toute réaction face à des comportements inadaptés qui ne peuvent pas perdurer sans risque pour la collectivité ? Probablement pas, sinon c'est le recours à toute sanction qui pourrait être prohibé.


  Sans doute peut-on comprendre - au moins un peu - les parents qui ne supportent pas les reproches adressés à leurs enfants et qui, parfois, sont plus vexés que l'enfant lui-même. La tentation est alors forte, comme toujours, d'essayer de déplacer la problématique vers les enseignants en leur reprochant leur façon d'agir. Au moins, pendant ce temps, on ne parle plus de l'enfant fautif. Cela est un grand classique des débats. Quand une question dérange, le stratagème du changement de sujet est très utilisé.

  Il n'en reste pas moins qu'une réalité ne peut pas être totalement niée. C'est que les enfants, et notamment les plus jeunes, sont tout sauf des "petits anges". Quelles qu'en soient les raisons, certains d'entre eux sont perturbés et adoptent des comportements intolérables et qui ne peuvent pas être acceptés dans une collectivité, notamment à l'école.

  Au-delà, les professionnels savent que certains des comportements inappropriés des enfants trouvent, au moins pour partie, leur origine dans des comportements tout aussi inadaptés des adultes. Une institutrice racontait il y a peu de temps à quel point elle avait été stupéfaite de voir dans son bureau un très jeune enfant frapper fortement sa mère sans que celle-ci soit capable de la moindre réaction contenante et, de ce fait, sans qu'elle sache comment montrer à son enfant qu'il lui est interdit d'agir ainsi. D'où, par ricochet, un sentiment de toute puissance et d'autres comportements violents de cet enfant vis à vis de ses camarades de classe à la moindre frustration. Comportements agressifs que les parents des autres enfants reprocheront à l'institutrice de ne pas avoir su prévenir....


  Quoi qu'il en soit, les adultes doivent souvent montrer aux enfants quelles sont les limites d'un comportement acceptable. Quand les paroles ne suffisent plus et lorsque la ligne rouge est franchie par l'enfant, les adultes ont inéluctablement besoin d'utiliser des sanctions, au sens le plus large du terme. Mais le choix de ces sanctions n'est pas simple.

  D'un côté il faut veiller à n'introduire aucune sanction qui puisse ressembler à un châtiment corporel puisqu'il y aurait quelque chose d'aberrant à reprocher à des enfants des gestes de violences sur leurs camarades tout en utilisant la même méthode sur eux. Et plus largement toute violence volontaire d'un adulte sur un enfant est à proscrire. D'un autre côté il faut que les sanctions retenues aient un minimum d'efficacité, ce qui suppose par définition qu'elles soient désagréables tout en ayant un sens compréhensible par les plus jeunes.

  Reste alors à définir la liste des sanctions acceptables. Et cela est une démarche complexe pour les écoles primaires puisque si pour les collèges et lycées les sanctions sont clairement énumérées dans le code de l'éducation (lire ici), les textes relatifs aux école du premier degré sont moins précis et laissent une marge d'appréciation aux enseignants.

  Pour les écoles primaires, la référence est encore une circulaire de juin 1991 (texte ici). Il y est écrit notamment que "tout châtiment corporel est interdit", que "les manquements au règlement intérieur donnent lieu à des réprimandes", qu'il "est permis d'isoler de ses camarades, momentanément et sous surveillance, un enfant difficile ou dont le comportement peut-être dangereux pour lui même ou pour les autres.", enfin qu'en cas de "difficultés particulièrement graves affectant le comportement de l'élève" la situation est "soumise à l'examen de l'équipe éducative".  (§ 3.2.2)


  Dès lors la mise à distance d'un enfant dans un espace délimité et pendant la récréation peut sembler conforme à la règlementation, quand bien même les parents de l'enfant sanctionné à cause de son comportement perturbateur peuvent être gênés de voir la problématique familiale montrée ainsi au grand jour.


  Certains répondront que quand des enfants présentent des troubles du comportement à l'école, les enseignants doivent intervenir par l'écoute, le dialogue, et la persuasion, mais non par la sanction. Cela pourrait éventuellement être envisagé si d'une part les enseignants étaient à la fois pédagogues et psychologues, et d'autre part si pendant la journée ils ne devaient pas s'occuper des autres enfants. De fait, il est illusoire, et injuste, de demander aux enseignants des écoles primaires d'aller au-delà du périmètre de leur métier.


  En tous cas, le débat sur les sanctions applicables n'est pas clos. Mais si la vigilance s'impose afin que l'exaspération des adultes ne les conduisent pas à des sanctions inacceptables, ce débat ne doit pas avoir pour conséquence de priver les adultes de toute capacité de sanctionner les comportements les plus inadéquats.

 

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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 17:58

Par Michel Huyette


   L'évolution des sociétés humaines est parsemée de mouvements de balancier. Un excès dans un sens est souvent suivi d'un excès dans l'autre sens, sans qu'un équilibre raisonnable ne soit toujours possible.  Il en va ainsi des comportements des adultes vis à vis des enfants.

  Au cours des dernières décennies, l'accent a été mis sur les agressions sexuelles dont sont victimes les enfants. Les professionnels qui s'occupent des plus jeunes ont reçu des formations, les enfants des écoles ont aussi bénéficié d'informations adaptées à leur âge, notamment par le biais de videos les alertant sur certains comportement d'adultes. Et plus largement toute la société est devenue de plus en plus attentive. Et craintive.

  Mais, après une longue période pendant laquelle le phénomène a été sous évalué, le mouvement de balancier est devenu trop fort et les choses son allées plus loin. Dans tel pays on propose de consulter sur internet des listes de délinquants sexuels. Dans tel autre on prévoit d'informer les voisins dès l'installation dans le quartier de ceux qui ont effectué leur peine. Il est même parfois avancé qu'il faut établir des fichiers des personnes suspectes, dès qu'une attitude semble ambigüe, sans même attendre une quelconque déclaration judiciaire de culpabilité.

  Par ailleurs, les comportements des plus jeunes enfants sont de plus en plus pénalisés. Là où jusqu'à présent on ne voyait qu'un éveil forcément maladroit à la sexualité, on croit déceler aujourd'hui des traits de perversité imposant au plus vite une réaction judiciaire. Comme si l'horloge biologique devait disparaître des corps.

  Par ricochet, certains des adultes qui par profession entourent les enfants sont de plus en plus inquiets. Récemment, un instituteur expliquait avoir décidé de ne plus jamais accompagner les enfants lors des sorties piscine organisées par son école primaire. Il était persuadé que si un enfant tombait et pleurait, et s'il avait le moindre contact physique avec lui pour le consoler, il se trouverait forcément quelqu'un pour l'accuser d'être un pervers sexuel. Et il ne voulait pas prendre le moindre risque.

  Il n'a pas complètement tort. D'autant plus que l'attention et la générosité peuvent tuer.


  Un quotidien national nous raconte (1) la récente affaire suivante.

  Un homme voit une pette fille qui avait manifestement échappé à la surveillance de ses parents et s'était trop éloignée de son école. La prenant par la main, il la raccompagne jusque l'école où il la remet au personnel de l'établissement.

  Mais les parents font une déclaration au commissariat de la ville, pensant - à tort- cet homme animé de mauvaises intentions. Le doute empoisonné s'est alors installé. L'intéressé, à cause de cette démarche auprès de la police, est devenu par le biais de la rumeur un pervers sexuel en puissance.



  Quelque jours plus tard des personnes appellent le commissariat pour signaler sa présence dans le même quartier, pas très loin de l'école. L'homme est poursuivi et se réfugie dans le hall de son immeuble. Il habite en effet lui aussi dans ce quartier. Manque de chance, quand il entre dans ce hall pour se protéger une autre petite fille s'y trouve déjà. D'où de nouvelles inquiétudes de ceux qui le pourchassent. Qui appellent les forces de l'ordre.

  La police arrive rapidement sur place et cet homme est aussitôt menotté et placé dans un véhicule de police.

  Quelques instant plus tard il décède d'un malaise cardiaque.

 
  Quand une personne est en difficulté (agression, égarement..) et que ceux qui en sont témoins ne font rien, aussitôt sont dénoncés l'égoïsme et l'individualisme dans notre société. Sont montrés du doigt tous ceux qui auraient pu aider et qui n'ont rien fait. Est ensuite regretté le manque de solidarité entre les membres d'une même société.

  Maintenant, on sait également que si un homme adulte qui a bien compris ce message d'attention aux autres décide de ne pas être indifférent et d'aider une enfant perdue, il n'échappera pas à la vindicte publique malgré la générosité de son geste.

  En résumé ne pas aider c'est mal, mais aider c'est pire. Au moins quand il s'agit d'enfants.



  Alors quelle est la solution ?

  Tous les hommes savent dorénavant que s'ils ont le malheur de porter leur regard sur une jeune enfant semblant en situation anormale, pire s'ils osent lui demander si elle est perdue,  où sont ses parents où à quel endroit elle habite ou bien va en classe, pire encore s'ils ont l'outrecuidance de prendre cette petite fille par la main le temps de trouver un adulte à qui la confier, la probabilité est forte qu'aussitôt ils soient poursuivis par une meute de gens qui au mieux vont les traiter de pervers sexuels au pire vont essayer de les lyncher sur place.

  Faut-il alors, par précaution, de nouveau poser l'indifférence comme principe de vie, et se dire qu'en aucune circonstance un homme adulte ne doit venir en aide à un(e) enfant quelle que soit la situation même préoccupante ?

  Ou bien un homme qui repère un enfant en difficulté doit-il à chaque fois trouver une femme adulte susceptible de prendre le relai et d'intervenir à sa place ? Et tant pis s'il n'y en a pas ?

 
  Mais il est vrai que dans notre affaire cet homme avait, selon l'article, quelques particularités. Il y est en effet décrit comme étant sous curatelle et comme ayant un "aspect un peu négligé". Autrement dit un marginal. Enfin, quelqu'un pas comme nous.

  Dès le départ, il était forcément un peu coupable.

  Et il est probable que son décès ne peine pas grand monde.

  Faut-il alors en faire toute une histoire ?



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1. Le Figaro du 29 novembre 2011

 

 

 

 


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Samedi 26 novembre 2011 6 26 /11 /Nov /2011 13:50

par Michel Huyette


   Pour les jurés de la cour d'assises, c'est souvent la plus grande surprise. Et les magistrats professionnels, même les plus expérimentés, sont toujours plongés dans une grande perplexité.

  Car il est toujours pénible de ne pas comprendre.


   Rien dans son enfance ne semblait sortir du lot. Une famille stable, une scolarité sans rupture, un caractère agréable et ouvert selon tous ceux qui l'ont côtoyé. Un jeune homme décrit par tous comme sympathique, calme, ne cherchant pas les histoires.

  Pourtant ce soir là il est venu à la nuit tombée au domicile de son père qui dormait. Il était accompagné d'un copain. Il est monté jusque la chambre à l'étage, a brusquement ouvert la porte d'un grand coup de pied. Puis il a tiré sur son père. Deux fois. Une première fois alors que ce dernier s'était assis sur le bord de son lit. Une seconde après qu'il soit tombé au sol. Il ne lui a laissé aucune chance. La volonté de le tuer était certaine.

  Pendant le procès ce jeune homme a toujours répondu aux questions. Il s'est montré coopératif, semblait vouloir répondre au mieux aux attentes de la cour. Sauf sur un point. Car il n'a jamais été en mesure d'expliquer son geste.

  De la même façon, les membres de la famille, les amis, les copains, les voisins, tous ceux qui ont été questionnés ont été dans l'incapacité de proposer ne serait-ce qu'une hypothèse sur les raisons d'être de son geste. Il en a été de même des nombreux psys et autres enquêteurs de personnalité qui se sont penchés sur son cas. Et qui ont tous décrit un jeune homme ordinaire. En dehors de son acte crimnel.

  Quand les lumières de la salle ont été éteintes, tout le monde se demandait encore pourquoi ce jeune a, un jour, décidé d'assassiner son père.


   Si la rencontre n'avait pas eu lieu dans une cour d'assises, elle aurait pu devenir une agréable collègue de travail ou une sympathique voisine de quartier. Elle était charmante, souriante, respecteuse, et elle aussi répondait à toutes les questions. Sauf une qui pourtant lui a été posée dans tous les sens et sur tous les tons.

  Malgré une apparente bonne volonté, elle n'a jamais été capable d'expliquer pourquoi elle s'était procurée un révolver et pourquoi, une fois son mari rentré de sa journée de travail, elle a attendu qu'il s'allonge sur le canapé et s'endorme pour lui tirer plusieurs balles dans la tête. A bout portant.

  La seule chose qu'elle a mis en avant, c'est qu'une séparation était en cours et qu'ils n'étaient pas totalement d'accord à propos de la garde des enfants. Mais d'après tous les témoins et les experts, il n'y avait en dehors de cela rien de très particulier dans la vie de cette femme. Elle avait un métier, de bonnes relations avec sa famille et ses amis, et un caractère lui permettant d'attirer aisément la sympathie de tous. Une femme décrite comme ordinaire.


   Trois procès n'ont pas permis de comprendre comment des faits aussi extrêmes avaient pu se produire. Jeune adulte quand le crime a été commis, il avait été élevé dans une famille qui jusque peu avant n'avait pas rencontré de difficultés majeures. Certes sa mère avait décidé de se séparer de son père, mais comme actuellement dans près d'une famille sur trois. Comme ses soeurs il avait grandi sans soucis matériels, les parents leur permettant d'accéder à un bon niveau d'éducation. Lui-même a admis n'avoir manqué de rien. Ses parents l'avaient même installé dans un petit studio au dessus de chez eux, afin qu'il bénéficie de plus de tranquilité et d'indépendance conformément à ses souhaits.

  Il n'empêche qu'un matin, avec son père, il a organisé un traquenard. Il a appelé sa mère qui partait au travail afin qu'elle monte jusque son studio, sans qu'elle sache que son conjoint s'y trouvait. C'est alors qu'avec son père il a tué sa mère. Puis, avec un copain, il est allé jeter le corps dans un sous bois. Puis ils l'ont brûlé. Puis il y est retourné le lendemain pour disséminer les restes.

  Tous ceux qui le connaissaient ont décrit un jeune homme ordinaire. Les psys n'ont rien décelé d'inhabituel hormis l'acte criminel. Et personne n'a jamais compris pourquoi, à supposer même que son père en ait voulu à sa mère, il a pu accepter et plus encore comment il a pu être capable d'accomplir de tels actes sur sa propre mère à qui, comme il nous l'a dit, il n'avait rien à reprocher.


   Il n'était plus tout jeune et était marié depuis bien des années. Sa vie n'aurait pas justifié que l'on en fasse un film mais tout son entourage le décrivait comme l'exemple même du "brave type". Gentil, aimant rendre service, accueillant.

  Malheureusement il s'est mis dans la tête qu'un autre homme s'intéressait à sa femme. Comme dans certains couples ont ne parle pas beaucoup, en tous cas pas assez, il a ruminé cette idée dans son coin et un jour est passé à l'acte. Il est allé jusqu'au magasin tenu par cet homme, a tiré un premier coup de fusil de l'extérieur puis un second sur l'homme tombé au sol. Cela avant que sa femme et ses amis lui expliquent qu'il ne s'était absolument rien passé avec l'homme assassiné d'autant plus, cela il ne le savait pas, que cet homme ne fréquentait que les hommes.

  Une fois de plus, tous les témoins suivis des psys ont décrit un personnage très ordinaire. Sans aucune pathologie mentale ni trouble apparent de la personnalité.

 

  Ce serait plus simple, et tellement rassurant, si tous les criminels étaient des monstres dont la pathologie mentale se lit sur la figure au premier regard. Ainsi nous pourrions sans aucune difficulté faire la différence entre eux (les méchants) et nous (les gentils). Et cela nous permettrait de conclure dès leur arrestation qu'ils sont irrécupérables et qu'il faut les écarter jusqu'à la fin de leur jour.

  Ainsi plus de débat sur le choix des peines, sur leur aménagement, sur les sorties de prison, sur la réinsertion. En prison, et pour toujours.


  Le problème c'est que ces criminels ordinaires, même si avant leur libération ils sont décrits comme ne présentant plus aucune dangerosité, ils peuvent à nouveau commettre un crime.  Mais c'est bien parce que la récidive criminelle est faible que l'on considère que le criminel d'un jour n'est pas le criminel de toujours.

  C'est aussi pour cela que, s'agissant des jeunes délinquants et notamment des jeunes criminels, il est judicieux, et de notre intérêt collectif, de favoriser leur retour à une vie plus sereine et plus droite. Tout en sachant, pour tous et sans aucune exception, que la récidive reste et restera toujours possible.


  Alors que faire ?

  Demain pas plus qu'hier les "psys" ne possèderont de boule de cristal leur permettant de deviner l'avenir. Sans doute peut on et même doit on chercher encore et encore à améliorer les connaissances psychologiques et criminologiques. Mais quels que soient les progrès il y aura encore demain des crimes commis par des délinquants ordinaires. Des crimes qu'il est impossible de prédire et donc de prévenir. Et il y aura aussi des actes de récidive de la part de quelques uns de ceux au bénéfice de qui tous les avis ont été favorables au moment de leur libération.

  Modifier les lois tous les trois jours n'y changera rien, sauf à faire croire que quelque chose est fait et à dissimuler notre incapacité à lire au plus profond du mystère de chacun d'entre nous. Mais les lois n'ont jamais aidé à sonder les âmes.

  Reste le débat sur l'enfermement.

  Faut-il parce que sur dix personnes bénéficiant d'avis très positifs l'une (et une seule) récidive maintenir les neuf autres en prison quand bien même elles auraient sans difficulté repris leur place parmi nous ?

  Faut-il quand des individus semblent avoir suffisamment progressé après avoir effectué le temps de détention prévu par la loi refuser de tendre la main à ceux qui veulent profiter d'une partie de leur existence pour faire quelque chose qui leur redonnera une autre image d'eux-mêmes ?

  Faut-il maintenir en prison des personnes pour lesquelles le pronostic est favorable au risque de réduire les possibilités de réinsertion et ainsi d'augmenter les risques de récidive liés à une trop grande marginalisation ? Le seul bénéfice serait de retarder le moment de cette récidive ce qui est une maigre consolation.


  La question fondamentale est celle des modalités d'encadrement de ces personnes.

  Peut-être n'est-il pas forcément judicieux d'orienter un jeune homme qui a admis avoir commis un viol dans une forêt vers un établissement scolaire mixte qui se trouve lui aussi en pleine campagne. Cela impose aux professionnels d'être à l'avenir encore plus attentifs sur les orientations envisageables. Mais la critique n'est recevable que si l'institution judiciaire possède tous les moyens de procéder autrement, notamment à travers des lieux d'accueil en nombre suffisant et aussi diversifiés que possible. Une orientation par défaut vers une structure qui ne correspond en rien au profil de l'intéressé, par exemple un centre éducatif fermé, peut avoir des effets très négatifs. (lire ici)

  C'est en cela qu'il y a quelque chose de contradictoire à demander sans cesse à la justice, aux travailleurs sociaux et aux psys de faire des miracles en rognant en permanence leurs moyens. Nous pourrons reparler sérieusement de tout ceci le jour où certaines décisions des juges des enfants n'attendront pas six mois pour être exécutées faute de personnel pour les mettre en oeuvre, et où les orientations ne se feront plus en fonction du nombre de places disponibles dans les divers lieux d'accueil mais en fonction de l'adéquation entre le profil du jeune concerné et les méthodes à mettre en oeuvre pour lui.


   Il n'était pas majeur et il avait déjà participé à un viol collectif. Il était décrit comme un jeune déstructuré, en rupture avec tout, et son avenir paraissait sombre. Le mot prison revenait souvent dans les rapports des uns et des autres.

  Puis un jour un éducateur l'a écouté un peu plus longtemps que les autres. Il a cru comprendre que ce jeune garçon, à cause d'une vie comportant plus de courbes que de lignes droites, se mettait volontairement dans des situations dangereuses. Sans comprendre lui même pourquoi.

  Alors il a contacté une entreprise qui fait du nettoyage acrobatique, avec ces gens que l'on voit très en hauteur avec des nacelles et des cordes de rappel. Il a tout expliqué à l'employeur, sans rien cacher. Et cet employeur a pris le garçon en stage. Il l'a mis dans des situations à risque. Mais cette fois ci il était payé pour cela.

  Quelques semaines plus tard l'adolescent était méconnaissable à tel point que l'on pouvait se demander s'il n'y avait pas erreur sur la personne dans les rapports de comportement rédigés par les éducateurs. Il y était fait mention d'un jeune homme ponctuel au travail, poli, sérieux. D'un garçon menant une vie plutôt banale.

  Il n'y avait pas eu de miracle entre le viol et le dernier rapport social. Seulement un geste de solidarité qui avait tout changé. Et qui avait permis de montrer que dans le corps et l'esprit de l'adolescent violeur il y avait aussi le corps et l'esprit d'un jeune homme ordinaire.






 

   

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Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 07:51

Par Michel Huyette


   Au sein du Conseil de l'Europe, il existe la "commission européenne pour l'accès à la justice" ou CEPEJ (site ici). Créée en 2002, son objectif est "l’amélioration de l’efficacité et du fonctionnement de la justice dans les Etats membres, et le développement de la mise en œuvre des instruments élaborés par le Conseil de l’Europe dans ce but."

   Le CEPEJ s'est interrogé sur les indicateurs pertinents permettant de mesurer la "satisfaction des usagers des tribunaux" (lire ici). Il s'agit là d'une mission délicate puisque le risque d'une part de subjectivité exprimée par ceux qui n'ont pas eu gain de cause à l'issue du procès les concernant est toujours présent. Il n'empêche qu'il reste utile et nécessaire de chercher à mesurer l'opinion des usagers du service public de la justice à partir de critères aussi objectifs que possible.


   Un article concerne l'étude de satisfaction menée en 2010 au tribunal de grande instance d'Angoulème (lire ici). La base en est un questionnaire rempli par 245 personnes qui ont accepté la démarche.

  Dans l'article il est écrit, notamment, que :

  "Sur leur perception générale de la Justice, les usagers interrogés ont indiqué majoritairement que la Justice en France restait lente, chère et qu’elle souffrait d’un déficit de communication, leur confiance en la Justice se situant juste au dessus de la moyenne (3,30 sur 6) avec un niveau d’importance de quasi même niveau (3,70)."

  "S’agissant des attentes prioritaires du justiciable d’Angoulème, il est apparu qu’elles concernaient essentiellement, d’une part, la sécurité (5,30 sur 6), et d’autre part l’attitude des juges et greffiers (4,60 et 4,85 niveau d’importance). "

  "L’attente portant sur le cœur même de la mission du juge, c’est à dire son impartialité et sa courtoisie, ne nous a pas surpris. Le constat d’une satisfaction globale des justiciables sur ces points nous a rassurés puisqu’elle s’établissaient à 4,30 s’agissant de la courtoise des magistrats et fonctionnaires, 4,17 sur la clarté dans le langage utilisé et 4,1 sur l’impartialité des magistrats dans la conduite des débats."

  "Les principales surprises du questionnaire ont été de constater que les appréciations les moins bonnes concernaient la ponctualité aux audiences (3,61) et l’aide aux victimes (2,40!)."

  "S’agissant de la ponctualité des audiences, leur insatisfaction parait correspondre aux incompréhensions des justiciables convoqués en début d’audience et contraints d’attendre des heures sans information sur le déroulement prévisionnel de l’audience"

  "
Il n’est pas possible de mener une démarche qualité au sein d’une juridiction sans associer les justiciables tant il est marquant que le regard posé par des professionnels sur leur organisation et leurs pratiques peut s’avérer éloigné du ressenti de ceux pour qui ces dispositifs ont été mis en place ."



  A noter qu'il est possible de s'abonner à la "lettre d'information" du CEPEJ (s'inscrire ici).

 

 

 

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Mercredi 23 novembre 2011 3 23 /11 /Nov /2011 07:40

Par Michel Huyette


   Même si elles sont beaucoup trop majoritaires, il n'y a pas que des mauvaises nouvelles dans les medias. Alors quand l'une d'elles est positive, il ne faut pas la rater.


  Le Monde (édition du 23 novembre 2011) nous apprend que le gouverneur de l'Oregon (USA) vient de décider de ne plus autoriser de mise à exécution de condamnations à mort tant qu'il sera le gouverneur de l'Etat.

  D'après ce qui est rapporté dans l'article il a mis en avant le fait que la peine de mort n'a jamais apporté plus de sécurité, qu'il s'agit d'un châtiment "moralement faux" mis en oeuvre par un système judiciaire "compromis et inéquitable" et qui "ne remplit pas les critères élémentaires de justice". (lire ici)


  Nous avons déjà souligné le caractère contradictoire entre une sanction définitive sur laquelle il n'est pas possible de revenir une fois qu'elle est exécutée, et les procédures de révision qui, du seul fait de leur existence, démontrent si besoin était que les erreurs judiciaires existent. (lire ici).

  Indemniser celui qui a été emprisonné à tort est une chose. Aller déposer un bouquet de fleurs sur la tombe de celui qui a été exécuté mais était en fait innocent en est une autre. (lire ici)



  Par ailleurs, comme le souligne ce gouverneur, il n'a jamais été démontré de façon réellement convaincante que l'existence de la peine de mort dans une législation pénale ait réellement fait baisser le nombre des crimes.


  Et au delà, une civilisation évoluée ne peut/doit pas calquer son comportement sur celui de ceux qu'elle désapprouve le plus. (lire ici)


  C'était la bonne nouvelle du jour.

 

 

 

 

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Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 13:26

Par Michel Huyette


  Il n'existe sans doute pas ces jours-ci, en France, une seule personne qui n'a pas le ventre noué. Quand le sommet du drame et de l'insupportable a été atteint, il est sinon impossible du moins redoutablement difficile de tenter de prendre un minimum de distance et de s'interroger sur le passé, le présent et l'avenir. Tel est malheureusement le cas quand une adolescente est victime d'une double agression, sexuelle et physique, et qu'elle y perd la vie dans des circonstances que l'on voudrait ne jamais rencontrer.

  Quand en plus l'agresseur est un mineur de 17 ans qui, cela ne semble discuté par personne bien qu'il n'ait pas encore été définitivement jugé coupable, a déjà commis un viol sur une autre jeune fille, a été placé en détention provisoire pendant quatre mois puis remis en liberté sous contrôle judiciaire, la polémique reprend vite ses droits. Sans que toujours la raison l'emporte sur l'émotion.

  Chaque évènement de la sorte impose aux institutions impliquées de s'interroger sans tarder sur leurs compétences, leurs pratiques, de rechercher s'il a pu y avoir des maladresses, des erreurs ou des manquements. Cela non pas tant pour rechercher des responsabilités que pour, autant que possible, tirer les leçons utiles permettant demain de faire mieux (1).

  Les faits énoncés par les medias invitent à lancer le débat dans plusieurs directions.


1. Les expertises et la connaissance de l'avenir

  Les êtres humains sont complexes et ils ont tous en eux une part de mystère. Nous avons tous un jour ou l'autre été surpris par le comportement imprévu et surprenant d'un membre de la famille, d'un ami, d'un collègue de travail, d'un voisin. Nous savons tous (sauf les plus jeunes) que derrière les façades humaines se cachent des pièces propres et éclairées, mais aussi d'autres plus sombres et en désordre.

  Le rôle des "psy" c'est de tenter de percevoir une partie de cet en-dedans. Le psychologue va essayer de comprendre les méandres de la personnalité, ses lignes droites mais aussi ses courbes, le psychiatre de déceler d'éventuelles maladies mentales. Avec leur savoir, leurs repères, leurs tests et les examens cliniques, ces psy peuvent parfois nous aider à comprendre les en-dessous des apparences. Ainsi, ils peuvent nous aider à répondre à la question essentielle : telle personne qui à un moment donné a eu un comportement nuisible est-elle susceptible de reproduire un même comportement ou d'en adopter un autre encore plus agressif.

  Mis à part les psy qui, devant les caméras de télévision, affirment que si ça avait été eux l'expert ils auraient évidemment prédit ce qui allait se passer (une petite page de publicité, en plus gratuite, est toujours bonne à prendre), la quasi totalité des autres expliquent sans gêne, parce qu'il ne peut pas en être autrement, que leurs compétences ne leur permettront jamais, sauf dans quelques situations caractéristiques, de prédire l'avenir sans aucun risque d'erreur.

  L'une des raisons en est justement cette part de mystère qui est en chacun de nous, qui nous rend nous mêmes incapable de dire ce que nous serons et ce que nous ferons demain et plus tard. Une autre en est la méconnaissance, à un moment donné, de ce qui va se passer ultérieurement dans la vie d'une personne dont le parcours dépend certes de sa personnalité mais aussi de ses rencontres avec les tiers humainement, socialement et professionnellement.


  Au demeurant, il a dans cette affaire été indiqué dans les medias d'une part que les professionnels ayant examiné l'intéressé avant sa sortie de prison avaient remis aux juges un rapport aux conclusions positives, et que le thérapeute rencontré régulièrement dans l'établissement ne s'était jamais inquiété à propos du jeune qu'il avait devant lui une fois tous les quinze jours.

  Sans doute sera-t-il judicieux de s'interroger sur l'état des sciences humaines, et de se demander si d'autres apports autour de la criminologie ne seraient pas susceptibles d'enrichir les savoirs actuels. Mais la littérature est déjà très importante sur ce sujet et il n'est pas certain qu'il existe de nombreuses pistes insuffisamment explorées.


  Quoi qu'il en soit, il faut souligner, une fois encore, que même si l'on arrive à réduire leur nombre au maximum il existera toujours des personnes, en faveur de qui les pronostics d'évolution ont été favorables à un moment donné, par exemple une sortie de prison, et qui plus tard adopteront un comportement inapproprié imprévisible au moment de la remise en liberté.

  Cela peut légitimement inquiéter. Mais il faut admettre qu'entre l'enfermement de tous et pour toujours dès la première infraction grave, et la remise en liberté à un moment ou un autre de ceux qui semblent aux spécialistes aptes à reprendre progressivement une place parmi nous, il n'y a pas beaucoup de marge de manoeuvre.


2. Les moyens de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse)

  La PJJ est quotidiennement sollicitée pour avis sur l'état physique et psychologique des mineurs dont le suivi lui a été confié. Les équipes comportent des travailleurs sociaux, des éducateurs spécialisés, des psychologues et des psychiatres. Dans les cas les plus délicats c'est de façon pluridisciplinaire qu'ils rédigent un rapport ensuite transmis à l'institution judiciaire.

  Ce qui a été dit plus haut à propos des "psy" en général vaut de la même façon pour les professionnels de la PJJ. Tous ceux qui ont travaillé dans ce secteur ont connu de ces jeunes qui, après avoir progressé très favorablement, ont soudainement rechuté à la grande surprise de tout le monde. Et les raisons d'être de telles rechutes restent parfois mystérieuses.

  Parce que les jeunes délinquants sont considérés comme encore maléables, c'est à dire comme des individus dont la trajectoire peut être favorablement influencée par des professionnels, l'accent est mis sur la recherche des moyens susceptibles de les écarter de leurs attitudes déviantes et de leur permettre de nous rejoindre. Leur intérêt autant que le nôtre c'est que les comportements inappropriés dont ils sont les auteurs et dont nous sommes les victimes ne se reproduisent pas.

  La PJJ cherche autant que possible à accompagner ces jeunes dans les apprentissages scolaires. Tous les professionnels le savent, l'échec scolaire conduit à la perte de l'estime de soi, fait obstacle à la recherche d'un emploi, et dirige les intéressés vers la marginalisation sociale qui elle même ouvre les portes aux conduites déviantes. C'es pourquoi, logiquement, la PJJ tente de réintégrer les jeunes qui ont chuté dans un parcours scolaire le plus ordinaire possible.

  Les centres éducatifs fermés (CEF) dont les medias ont parlé ne sont pas adaptés pour tous les profils. En effet, la plupart du temps, les jeunes qui y sont accueillis ont un niveau intellectuel très pauvre, et ils sont en rupture de tout. Dès lors, les jeunes qui ont un bagage intellectuel suffisant et qui ne semblent pas manifestement inaptes à intégrer un établissement ordinaire ne doivent pas aller en CEF, lieu inadapté à leur profil. Ils doivent autant que possible intégrer un collège ou un lycée classique.


3. L'emprisonnement.

  Le mineur concerné avait nous dit on effectué quatre mois de détention provisoire. Il aurait été libéré et placé sous contrôle judiciaire au vu des rapports favorables des spécialistes.


  Les magistrats sont toujours dans une situation très délicate quand arrive la question de l'emprisonnement des mineurs. D'un côté on leur dit que la gravité de certains faits justifie une réaction sévère pouvant aller jusque la détention. Cela est exact. Mais de l'autre on leur dit, en multipliant les exemples négatifs, qu'un trop long séjour en détention pour des adolescents peut avoir des effets dévastateurs à cause de l'influence nocive de certains autres détenus, de la mise à l'écart de leur environnement affectif et, surtout, de la rupture totale dans les apprentissages. Et que l'intérêt final de la société c'est que le jeune reprenne un parcours serein et non pas qu'il tombe encore plus profondément dans la marginalité qui ouvre un peu plus largement la porte à la délinquance. Ce qui est tout aussi pertinent.

  Alors, au cas par cas, les magistrats étudient les dossiers, les profils, les faits, les avis des travailleurs sociaux et des psys. Et décident, tout en ayant en permanence en tête que rien n'est définitivement acquis et que le doute est toujours présent, même dans les dossiers qui semblent les plus positifs.

  Il leur faut décider de l'emprisonnement et de ses paramètres. Pas trop tard pour ne pas laisser le jeune s'ancrer dans la délinquance, mais pas trop tôt non plus pour que l'outil utilisé ne soit pas disproportionné par rapport à l'acte commis et ne fasse pas plus de dégâts que ce dernier.  Pas trop peu de temps pour que l'impact soit réel, mais pas trop longtemps non plus pour ne pas trop détruire une personnalité en évolution.

  A l'extérieur on ne sait pas combien certaines décisions sont difficiles à prendre pour les magistrats qui, dans de nombreuses affaires, ont pleinement conscience de la part d'incertitude et de risque.


4. Les liens justice - éducation nationale

  La question a été posée des informations transmises par la PJJ aux établissements scolaires. Même si une polémique existe, les arguments mis en avant par les uns et les autres semblent pour la plupart pertinents.

  Côté éducation nationale, certains affirment que les responsables des établissements doivent tout savoir sur le passé et la personnalité des jeunes dont l'inscription est sollicitée. De fait, cela peut les inciter à faire plus attention à tel jeune qu'à tel autre, à faire des bilans plus souvent, à adapter si nécessaire leurs réactions au profil de l'intéressé.

  Côté PJJ, d'autres répondent, expérience à l'appui, que même pour un jeune qui semble vraiment sorti d'affaire et qui probablement ne posera aucun problème, il suffit de faire allusion à son histore pour que la plupart des portes se referment devant lui, bloquant ainsi le processus de rescolarisation pourtant essentiel. D'où une réticence à donner à l'interlocuteur des motifs de fermer la porte de son école.

  Le problème c'est que des deux côtés l'on a raison, mais que les deux objectifs sont difficilement conciliables. Il n'empêche que si un choix doit être fait, la transparence peut apparaître préférable, toute rétention d'information pouvant être reprochée au travailleur social même s'il a les meilleures intentions du monde.

  Cela d'autant plus que la question pouvait se poser d'un accueil dans un établissement mixte. Mais jusqu'à présent nous ne savons pas combien, s'il en existe, il reste en France d'établissements scolaires réservés aux garçons. Et si certains ont été sollicités et quelle a été leur réponse.

  Au-delà, ce qu'il faudra savoir, c'est comment l'éducation nationale a répondu, s'il y en a eu, aux demandes d'orientation présentées par la PJJ.


5. Des choix de société

  Quand quelque chose d'effroyable se produit, chacun rêve au moyen de revenir en arrière, de prédire l'avenir et de l'influencer pour qu'il soit autrement. Mais jusqu'à présent le retour en arrière n'a été possible que dans les films de science fiction. Malheureusement.

  La difficulté semble insoluble. Toute personne qui a un jour adopté un comportement agressif peut par hypothèse recommencer un autre jour. Sans aucune exception. Il en va ainsi de l'homme qui bouscule son enfant, du conducteur qui se moque du code de la route et percute un autre véhicule, de l'employeur qui ne respecte pas les règles de sécurité et favorise les accidents du travail. Les exemples pourraient être multipliés à l'infini.

  Mais alors faut-il, pour prévenir efficacement la récidive, dès la première violence interdire au père d'approcher ses enfants et cela sans limite de durée ? Faut-il pour toujours interdire au chauffard d'un jour de conduire un véhicule ? Faut-il jusque la fin de ses jours empêcher l'employeur de diriger une quelconque entreprise ?

  Pourquoi même ne pas considérer qu'un premier et seul excès de vitesse fait de tout conducteur un potentiel responsable d'accident mortel ? Le risque d'être gravement blessé ou tué sur la route est bien plus élevé que le risque d'être tué ou violé.

  Dans un autre domaine, quel parent accepterait que l'éducation nationale expulse définitivement son enfant de l'école à la moindre incartade, avec comme seul argument qu'une première fois est trop souvent suivie d'une autre et qu'il est impossible de prendre le moindre risque ?


 Chez les criminels, les professionnels constatent parfois des progrès considérables. Cela signifie, ce que personne ne conteste, qu'un premier acte criminel ne signifie pas systématiquement un risque élevé de récidive.

  La question est donc essentiellement autour des aptitudes et des moyens permettant, autant que possible, de faire la part des choses entre ceux qui présentent toujours un profil instable et donc préoccupant et ceux qui, en apparence, semblent avoir bien avancé et pris de la distance avec leur désordre antérieur interne.

  Mais quoi que l'on fasse, et en l'absence de grille de lecture imparable, il existera toujours une petite part d'incertitude. Et celle-ci, aucune loi ni aucune incantation ne réussira à la faire disparaître.


  Les magistrats spécialisés dans les affaires de mineurs, les professionnels de l'éducation et les psy essaient jour après jour de faire au mieux pour concilier trois impératifs : sanctionner les mineurs délinquants, protéger la société de leurs méfaits, et en même temps, parce que rien n'est définitivement fixé la plupart du temps, les aider à évoluer favorablement et à reprendre leur place à nos côtés.

  Quoi que l'on en pense, il ne peut pas en être autrement. Il est de l'intérêt du groupe social dans son ensemble d'avoir parmi ses membres des personnes qui, bien que fautives un jour ont ensuite favorablement évolué, plutôt que des personnes fautives laissées ensuite de côté, sans avenir, sans projet, sans espoir, sans une autre idée d'elles mêmes. Il n'y a même pas de place pour un débat entre les supposés "gentils laxistes" qui privilégieraient l'éducatif au détriment de la sécurité du groupe et les "sérieux répressifs" qui assureraient la protection de la société.  Quand un chien agressif montre les dents il peut dans un premier temps sembler utile de le menacer avec un bâton. Il est vrai qu'ainsi il peut être maintenu à distance, tant que le bras ne fatigue pas. On peut aussi l'enfermer dans une cage, pour faire disparaître la difficulté. Mais sur le long terme il est probablement plus malin de le dresser à s'approcher calmement de la main qui se tend.

  Evidemment, cela n'empêche pas de s'interroger en permanence sur les méthodes utilisées. Bien sûr qu'il y aura toujours même chez les professionnels confirmés des incertitudes, des doutes, et des maladresses. Bien sûr que chaque drame nous impose d'analyser toutes les étapes antérieures pour tenter de repérer ce qui éventuellement aurait pu être fait différemment et peut-être mieux.

  Mais la solution idéale n'existe pas, sinon elle serait connue depuis longtemps.

  Oui parfois l'on constatera qu'il aurait été peut être possible de faire autrement, sans toutefois savoir ce à quoi aurait conduit cet autrement. Non, même en réunissant les meilleurs dans tous les domaines, il ne sera jamais possible de prévenir des actes quand rien ne les annonçait spécialement.

  Alors dans certains cas il ne restera que le drame. Et une insupportable douleur. Que rien ne viendra jamais atténuer.

  Le seul geste, certes insignifiant, que l'on peut faire pour ceux qui l'ont en eux, c'est de ne pas l'exploiter.


------
1. Comme le souligne le sociologue Laurent Mucchielli sur son blog (lire ici), il ne faut pas non plus oublier ce que nous indiquent certaines recherches. Selon lui, et à partir des études qu'il mentionne, il y aurait eu au cours des dix dernières années et pour trois départements analysés un seul cas semblable à cette récente affaire. Le nombre de cas similaire chaque année et dans toute la France est donc proche de zéro. Ce qui incite à douter de la nécessité de réagir en termes de enième modification de la loi comme annoncé aussitôt par certains membres du gouvernement....

 

 

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Dimanche 20 novembre 2011 7 20 /11 /Nov /2011 14:41

Par Michel Huyette


  La garde à vue a fait l'objet de très vifs débats au cours de ces dernières années. Les visiteurs sont invités à se reporter aux articles classés dans la rubrique du même nom (pour un résumé des derniers épisodes lire ici).

  Rappelons seulement, pour faire le lien avec ce qui nous intéresse aujourd'hui, qu'après la promulgation de la loi d'avril 2011 ayant élargi la place de l'avocat pendant la garde à vue (cf. les articles 63 et suivants du cpp, ici), le Conseil constitutionnel a été sollicité par le biais d'une série de QPC. Les questions qui lui étaient posées peuvent se résumer de la façon suivante : le périmètre d'intervention de l'avocat défini par la loi est-il conforme à la Constitution, les requérants affirmant que l'avocat doit avoir plus de possibilités d'agir et notamment avoir accès aux premières pièces du dossier.

  Le Conseil constitutionnel a répondu dans sa décision du 18 novembre 2011 (texte ici).  Il a jugé, en résumé, que les nouvelles dispositions relatives à la garde à vue assurent "entre le droit de la personne gardée à vue à bénéficier de l'assistance d'un avocat et l'objectif de valeur constitutionnelle de recherche des auteurs d'infractions", de même qu'entre "le respect des droits de la défense et l'objectif de valeur constitutionnelle de recherche des auteurs d'infractions", une "conciliation qui n'est pas déséquilibrée".


  C'est bien là tout le débat. S'il est certain que la recherche des auteurs d'infractions ne peut pas justifier que soient ignorés les principes fondamentaux du droit, à l'inverse l'invocation des droits de la défense ne doit pas réduire excessivement la capacité de la société de se protéger contre ceux qui l'agressent et par voie de conséquence, en début de procédure, l'aptitude des enquêteurs à les appréhender et à les interroger.

  Le débat autour de la garde à vue est donc clos. Enfin presque.

  En effet, ceux qui prônent une plus grande intervention de l'avocat en garde à vue disposent d'une toute dernière cartouche : la saisine de la CEDH.

  La cour européenne avait jugé, rappelons le, que "le gardé à vue doit pouvoir bénéficier d'une "vaste gamme d'interventions qui sont propres au conseil", interventions concernant "la discussion de l'affaire, l'organisation de la défense" mais également "la préparation des interrogatoires" (lire ici).

  Il est donc probable que la CEDH soit un jour ou l'autre saisie par un justiciable français qui soutiendra que les modalités d'intervention de l'avocat sont encore trop limitées au regard des termes utilisés dans les arrêts européens.

  Nous ne sommes donc sans doute qu'à l'avant dernier chapitre d'une (trop) longue histoire.

  En tous cas la décision du Conseil constitutionnel va sécuriser toutes les procédures diligentées sur la base de la loi nouvelle qui n'avait pas, faute de temps, été soumise à son approbation avant sa promulgation.


   Mais il existe une autre difficulté.

  La loi de 2011 a créé une nouvelle modalité d'audition par les enquêteurs, qualifiée parfois "audition libre", en prévoyant à l'article 62 du code de procédure pénale (texte ici) que :

  "Les personnes à l'encontre desquelles il n'existe aucune raison plausible de soupçonner qu'elles ont commis ou tenté de commettre une infraction ne peuvent être retenues que le temps strictement nécessaire à leur audition, sans que cette durée ne puisse excéder quatre heures.
  S'il apparaît, au cours de l'audition de la personne, qu'il existe des raisons plausibles de soupçonner qu'elle a commis ou tenté de commettre un crime ou un délit puni d'une peine d'emprisonnement, elle ne peut être maintenue sous la contrainte à la disposition des enquêteurs que sous le régime de la garde à vue. Son placement en garde à vue lui est alors notifié (..)."


  Le premier alinéa ne concerne que les témoins. Nous le laisserons donc de côté.

  S'agissant du second, comme l'a souligné le Conseil constitutionnel, "il résulte nécessairement de ces dispositions qu'une personne à l'encontre de laquelle il apparaît qu'il existe des raisons plausibles de soupçonner qu'elle a commis ou tenté de commettre une infraction peut être entendue par les enquêteurs en dehors du régime de la garde à vue dès lors qu'elle n'est pas maintenue à leur disposition sous la contrainte". (1)

  Sur le fond, le Conseil constitutionnel a d'abord considéré que "si le respect des droits de la défense impose, en principe, qu'une personne soupçonnée d'avoir commis une infraction ne peut être entendue, alors qu'elle est retenue contre sa volonté, sans bénéficier de l'assistance effective d'un avocat, cette exigence constitutionnelle n'impose pas une telle assistance dès lors que la personne soupçonnée ne fait l'objet d'aucune mesure de contrainte et consent à être entendue librement".

  Il a ensuite indiqué que "toutefois, le respect des droits de la défense exige qu'une personne à l'encontre de laquelle il apparaît, avant son audition ou au cours de celle-ci, qu'il existe des raisons plausibles de soupçonner qu'elle a commis ou tenté de commettre une infraction pour laquelle elle pourrait être placée en garde à vue, ne puisse être entendue ou continuer à être entendue librement par les enquêteurs que si elle a été informée de la nature et de la date de l'infraction qu'on la soupçonne d'avoir commise et de son droit de quitter à tout moment les locaux de police ou de gendarmerie." (2)


  Cela génère une véritable problématique. En effet, le droit à l'assistance d'un avocat est conditionné par le placement en garde à vue. Or il est à craindre que sous l'apparence d'une présence volontaire, d'une audition "libre", se dissimule parfois une véritable retenue contrainte.

  Autrement dit, le risque existe que la personne entendue "librement" soit privée du droit à l'aide d'un avocat alors que, de fait, elle reste dans les locaux de police parce qu'elle est consciente qu'elle ne peut pas faire autrement, qu'elle n'a pas véritablement le choix.


  Est-on vraiment certain que, quand une personne se trouvant dans un commissariat ou une brigade de gendarmerie sans avoir encore été placée en garde à vue comprend que, si dans l'absolu elle est en droit de partir à tout moment, il est fort probable si elle s'en va qu'elle soit rapidement arrêtée à son domicile ou sur son lieu de travail puisque les enquêteurs veulent impérativement l'entendre, c'est "librement" qu'elle consent à rester auprès des enquêteurs et à être auditionnée ?

  Est-il exclu qu'un accord de façade puisse cacher une réelle et forte contrainte morale ?

  Il n'est pas sûr que la réserve posée par le Conseil constitutionnel y change grand chose puisqu'il ne s'agit finalement que d'un rappel du droit de quitter les lieux, ce que l'intéressé est supposé savoir puisqu'il n'est pas en garde à vue.


  C'est bien pourquoi, au moment de la rédaction de la nouvelle loi, certains souhaitaient que le placement en garde à vue d'un individu soit conditionné par les soupçons et les charges déjà collectées imposant son audition par les enquêteurs, ce qui suppose qu'il soit à leur disposition d'une façon ou d'une autre, et non par l'existence ou l'inexistence d'un prétendu accord de l'intéressé pour rester "librement" dans les locaux de police.


  Au-delà, la règle posée et dorénavant avalisée par le Conseil constitutionnel peut sembler déroutante. En effet, la raison d'être de l'intervention d'un avocat auprès de la personne entendue dans leurs locaux par des enquêteurs est de lui rappeler ses droits, de l'informer sur les tenants et aboutissants d'une enquête de police, et de la soutenir au moment de son audition. Ce sont en effet les questions posées et les réponses données qui vont conditionner pour une part l'avenir judiciaire de l'intéressé.

  Or les questions posées vont être les mêmes que l'intéressé soit présent "librement" ou qu'il soit placé en garde à vue. Si les enquêteurs ont besoin de savoir où elle se trouvait au moment d'un braquage, ils ne vont pas formuler différemment leur question selon que la personne est ou n'est pas en garde à vue.

  Dès lors, si la raison d'être du droit à un avocat est d'éviter un huis clos enquêteur/personne soupçonnée quand des charges pèsent sur cette dernière et qu'elle est questionnée, il n'est pas forcément logique de poser comme critère du droit à cet avocat l'existence ou l'inexistence d'un placement administratif en garde à vue.

  Sur ce sujet il serait surprenant que la CEDH ne soit pas saisie.



--------
1 . La problématique soumise au Conseil ne concerne que les enquêtes en flagrance (quand une infraction vient d'être commise). Sa réponse, en théorie, ne concerne pas les dispositions semblables concernant l'enquête préliminaire (cf. art. 78 du cpp, texte ici). Mais les principes dégagés devraient leur être appliqués sans attendre une autre QPC spécifique.
2. Le conseil, pour éviter tout effet rétroactif et toute nullité de procédure, a décidé que la réserve énoncée n'a d'effet que pour les auditions postérieures à la date de publication de sa décision.





 

 

 

 

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